Comme promis voici
quelques mots de La chaussure sur le toit de
Vincent Delecroix sur le blog littéraire
Attrape-cœurs. (Ce livre est mis à disposition par
l'association Arcane 18 dans le cadre de l'opération Circul'Livre, voir le
billet Circul'Livre.)
Si vous recherchez une lecture divertissante sans pour autant perdre son âme,
voici un recueil d’une dizaine de nouvelles qui peut vous intéresser.Une chaussure abandonnée sur un toit, un immeuble du 19ème arrondissement longeant les voies ferrées et donnant sur un toit, des habitants aux fenêtres : voilà le file conducteur de toutes les nouvelles et le subterfuge trouvé pour nous faire entrer dans la vie d’autant d’inconnus. Est-ce le même immeuble, le même toit, la même chaussure ? Peu importe. Petite fille insomniaque, jeune black désespérée, malfrats en vadrouille, amant éconduit, présentateur illuminé, artiste extravagant, écrivain dépressif, chien espiègle, … tous ont leur mot à dire quant à la présence de la chaussure sur le toit.
Autres travers de récits très différents Vincent Delecroix fouille notre quotidien et explore le spectre de nos sentiments du bonheur au désespoir. Mais ces histoires apparemment anodines sont surtout l'occasion pour l'auteur de porter un regard sur le monde, de questionner l'amour et la solitude dans la cité, bien sûr, mais aussi l'imposture - dénoncée avec une ironie féroce - ou l'honnêteté intellectuelle, la création littéraire ou artistique, la nature humaine.
Sur la nature humaine : "Je me suis assise sur le lit, avec le flic en face de moi, je n'avais plus de voix, plus de souffle, rien que des sanglots de petites flle, sans fin, et il me regardait. (...) Il me vouvoyait. Ils m'ont tous vouvoyée, parce que, même si je suis noire, j'ai des papiers, moi, des papiers français. (...) (Tes mains) étaient longues et fines et ta paume toujours ouverte, celle qui, à ce mariage, m'a tendu ce plat, la première fois que nous nous sommes vus. Je me souviens si bien de ce geste : tu étais celui qui donnais. Tu m'as souri. Tu m'offrais à manger et ce geste n'avait rien de banal. (...) Je suis sûre que c'est lui, il se croyait des droits sur moi, parce qu'il m'avait connue en même temps que toi, à ce mariage, mais lui ne m'avait rien tendu, sa main était faite pour saisir - et pour désigner." Ou comment les lois d'aujourd'hui peuvent recréer le terreau favorable à la résurgence des malveillances d'hier.
Sur la création artistique et l'honnêteté intellectuelle : "Malgré toute la colère et la déception qui m'animent aujourd'hui, je ne peux pas lui retirer cela : son talent, sa sensibilité, l'immense générosité dont il témoigne dans ses œuvres, et cette qualité irremplaçable et tellement rare de faire de l'art une question vitale. C'est une personnalité comme je n'en ai jamais connu, tellement différente des petits prétentieux, des infatués qui grouillent dans ce métier avec des airs de se prendre pour Flaubert ou Maïakowski. J'ai beau être profane en la matière, j'ai un mépris total pour ces salariés mondains, qui font des livres comme ils feraient de la pâté pour chien (et d'ailleurs, ça y ressemble) : l'art, c'est autre chose, c'est sérieux, j'ai au moins appris ça de lui - et ça demande du travail."
Et pour ceux qui douteraient encore que l'on puisse prendre ces textes au sérieux, voici la réflexion d'un canidé : "Je ne dis pas qu'il ne faut pas lire les tragiques grecs, mais ce n'est pas une lecture sans risque, c'est tout." Qui n'a jamais ressenti ce danger, cet appel primal à la lecture de Sophocle ou Eshile ?
Touchantes,
intelligentes, surprenantes, il se dégage de ces nouvelles une atmosphère
nonchalante de solitude triste teintée de (fausse ?) naïveté, d'humour et d'un
brin d'auto dérision. Les textes légers et inventifs se font parfois plus
denses, plus introspectifs, voire littéraires. On ne s’ennuie pas du
tout. Au contraire ! Il y a une force narrative qui traverse ces textes aux
allures de conte et vous fait vous redresser sur votre divan ou votre
clic-clac, c’est selon. La chaussure sur le toit
c'est aussi le bonheur de se replonger dans la Philo - de niveau terminale,
n'abusons pas. De fait, malgré des textes parfois inégaux - c'est le sentiment
très subjectif d'un lecteur -, on reprend toujours le livre avec bonheur en se
demandant ce qui peu bien nous attendre à la page suivante.Vincent Delecroix est de ces auteurs qui s’intéressent à la vie de gens ordinaires, à leur quotidien avec tout de qu’il contient de joie, de solitude, de drame, d’étrange, d’incongru,... en résumé de banal. Peut-être peut-on parler d’écrivain humaniste à propos de l'auteur, humaniste au sens de photographes tel que Willy Ronis qui arpentait les rues en photographiant leurs contemporains ? A l’instar du travail de ces photographes, la production est inégale mais il y a de belles choses et, surtout, le témoignage d’une époque.
Mes deux nouvelles préférées : "Chant de l'attente" pour son humanité, "Caractère de chien" pour son originalité et son intelligence.
Merci à l'association Arcane 18 et à Circul'Livre par qui j'ai découvert ce texte. J'en parlerai à la librairie avec plaisir et le ferai circuler !
Extrait :
"D'un seul coup la fenêtre de la chambre de ma mère s'est allumée. Nous avons sursauté comme deux enfants pris en faute. Tu as vacillé, j'ai eu peur un moment, une fraction de seconde, que tu ne dérapes et que tu tombes. Nous avons entendu le cliquetis de sa fenêtre. Va-t-en, va-t-en, t'ai-je lancé aussi discrètement que possible, sauve-toi. C'est ma mère, elle va te voir. Ton rire. C'était tellement cocasse. Tu m'as envoyé un baiser et tu t'es sauvé sur le toit comme un chat effarouché, c'était tellement drôle à voir, et, dans la précipitation, tu te souviens, tu as perdu ta chaussure, elle s'était coincé dans la gouttière. Un vrai spectacle pour enfants : ta chaussure, là, et toi qui détalais. Je riais encore quand ma mère, furieuse, a pénétré dans ma chambre. Elle est restée complètement interdite, et moi, je riais, je riais, et il me semblait entendre ton rire, à toi aussi, qui s'enfuyait dans la nuit. Oh, maman, c'était tellement drôle. Elle a refermé la porte en haussant les épaules."
Voici une sélection de liens pour poursuivre :
- L'auteur lit une nouvelle sur le site de Libération
- L'auteur parle de son livre sur le site Le choix des libraires
- La critique du blog La bibliothèque du dolmen (qui vous mènera vers d'autres blogs et d'autres critiques !)
- La critique de Libération
- La critique du Figaro
- La critique de La Croix
- La critique de Evene