Blog littéraire Attrape-Coeurs (littérature française et étrangère, critiques, auteurs)

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Tag - Paul Désalmand

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jeudi 5 juin 2008

La lettre du blog Attrape-Coeurs n°4

Lettre du blog Attrape-Coeurs n°4

Lettre n°4 du 05/06/08

Bonjour,

Voici la quatrième édition de La lettre du blog Attrape-Cœurs,... le blog des amis de la librairie.

Ce premier mardi du mois de mai à 20h00 les amis de la librairie se sont retrouvés autour du texte mythique de Julien Gracq (1910 - déc. 2007), Le rivage des Syrtes (1951). Pour l'occasion, Emilie qui avait travaillé pour les besoins d'un mémoire sur Julien Gracq et Marguerite Duras nous a rejoint. De même, Paul Désalmand professeur de littérature et écrivain - auteur notamment du roman Le pilon, Coup de cœur de la librairie -, et son amie - dont je ne connais pas le prénom - s'étaient également joints à nous. Jean-Claude avait imprimé quelques critiques trouvées sur Internet pour nous mettre en bouche et la soirée, il faut bien le dire et en toute humilité, fut presque à la hauteur du roman. Julien Gracq aurait été fier de nous, soyons en persuadés. :-)

Pour la petite histoire, Julien Gracq, auteur du pamphlet La littérature à l'estomac (1950) et sous la pression de rumeurs insistantes lui attribuant le Goncourt, s'était fendu d'une lettre au figaro littéraire en 1951 dans laquelle il (ré-)expliquait les raisons pour lesquelles d'emblée il refusait le prix. Trois jours plus tard, dès le premier tour de scrutin, le Goncourt lui était attribué pour son texte Le rivage de Syrtes... On n'échappe pas si facilement à sa destinée. Le vote s'est réparti ainsi : les voix de Gérard Bauër, André Billy, Colette, Philippe Hériat, Pierre Mac Orlan et Raymond Queneau, "pour" ; les voix d’Alexandre Arnoux, Francis Carco et Roland Dorgelès, "contre". Il y avait tout de même au moins trois montmartrois (ou assimilés) dans le jury !

Mardi 27 mai à 20h00 précise, la librairie a accueilli Philippe Mellot qui est venu présenter et dédicacer son livre La Vie secrète de Montmartre. Malgré quelques questions hautement polémiques ("Où commence et où se termine Montmartre ?(1)", "Y a-t-il un micro climat à Montmartre ?"), il n'y pas eu bagarre comme dans les Westerns et la discussion est restée bon enfant. L'auteur s'est prêté avec gentillesse au jeu des dédicaces d'abord à la librairie, puis au café même si l'exercice s'y est averé moins évident (voir la dédicace de Sylvie qui s'est transformée en calligramme). Il a même offert sa tournée. Un grand merci à lui pour sa disponibilité.

(1) Pour ma part et d'après ce que j'ai pu lire, être montmartrois est avant tout un état d'esprit. :-)

 

Au programme de cette lettre :

1. Toutes les publications depuis début mai

2. Les nouveautés sur le blog

1. Les publications depuis début mai

Mentionnons également plusieurs commentaires :

  • Deux commentaires de Renaud suite au superbe message de Michal Govrin

  • Deux commentaires (dont un de Jean-Claude) sur Garden of love et la littérature de genre (qui n'engagent que leurs auteurs. :-)

 

2. Les nouveautés

Une nouvelle rédactrice inscrite

Gilda s'est inscrite sur le blog. Elle a rejoint le blog en tant que rédactrice. Félicitations !

Rappelons que chacun peut être contributeur sur le blog mais qu'il n'y a aucune obligation d'être actif en tant que rédacteur, chacun participant à son rythme. La liste des rédacteurs du blog s'affiche en haut à droite du blog.

Pour les nouveaux, si vous n'êtes pas inscrit et souhaitez devenir rédacteur sur le blog pour écrire vos propres billets, n’hésitez pas à consulter le mode d’emploi via le lien Mode d’emploi, toujours en haut à droite dans le menu « Liens », à la section « Pour débuter... ». Toutes vos contributions sont les bienvenues ! :-)

Une nouvelle fonctionnalité de recherche

Si vous souhaitez approfondir un sujet vous pouvez effectuer vos recherches directement à partir du blog.

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Une nouvelle catégorie, "La lettre du blog"

Une nouvelle catégorie a été créée dans laquelle vous retrouverez toutes les lettres du blog Attrape-Cœurs. Pour cela, cliquez sur le lien -- La lettre du blog --.

Une nouvelle charte graphique

Comme vous avez pu en vous en apercevoir, le blog a adopté une charte graphique en partant de deux idées simples

  • les cœurs sont rouges,
  • les photos en noir et blanc, c'est joli !

D'où le rouge, le noir et le blanc... et le bleu-violet.

 

Bonne lecture et à bientôt sur le blog !

Si cette lettre est susceptible d'intéresser des proches ou des connaissances à vous, n'hésitez pas à la faire suivre ! (1)

 

--
Blog Attrape-Cœurs

www.attrape-coeurs.fr

 

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Pourquoi cette lettre ?
Tout le monde n'a pas forcément le loisir de consulter régulièrement le blog pour lire les derniers billets publiés. Avec la Lettre du blog Attrape-Cœurs, c'est le blog qui vient à vous ! Dans cette lettre, vous trouverez la liste des dernières publications sur le blog ainsi qu'un lien permettant d'y accéder. L'envoi de la lettre est fonction du nombre de publications sur le blog et/ou de leur importance.

Note : Le blog Attrape-Cœurs est indépendant de la librairie L'Attrape-Cœurs même s'il en est proche. Il s'agit d'un blog de lecteurs créé à l'initiative de lecteurs et ouvert à tous (lecteurs, auteurs, libraires,...). Chacun est libre de s'exprimer sur le blog.

(1) Vous pouvez faire suivre cette lettre dans votre entourage avec toutes les précautions d'usage, c'est-à-dire auprès de personnes susceptibles d'en être intéressées et sans en altérer le contenu (sauf les fautes).

mercredi 21 mai 2008

Le rivage des Syrtes, Julien Gracq, 5/5

Rivage des Syrtes

« La guerre est une épidémie mentale. »(1)

Mardi 6 mai se tenait la réunion mensuelle du groupe de lecture autour du fameux texte de Julien Gracq, Le rivage des Syrtes. Voici quelques mots de la soirée et du texte sur le blog littéraire l'Attrape-Cœurs.

A l'occasion de cette soirée Émilie nous a rejoint. Au cours de ses études, elle a été amenée à étudier Julien Gracq et Marguerite Duras. Pendant la soirée elle a fait des remarques très intéressantes et techniques que je n’ai malheureusement pas toutes retenues. J’espère qu’elle voudra bien m’excuser et combler mes lacunes avec des commentaires. Paul Désalmand, professeur de littérature et écrivain, auteur notamment du roman Le pilon, Coup de cœurs  de la librairie, s’est également joint à nous. Il était accompagné d’une amie dont je ne connais pas le prénom - mais si vous me le communiquez, je compléterai. Il y a avait également un ou deux nouveaux dans le groupe, par exemple mon voisin, mais dont je ne connais pas les noms. Qu’ils m’excusent de ne pas pouvoir les présenter ici. Jean-Claude, par ailleurs, n’était pas venu les mains vides. Il a animé une partie de la soirée et nous a tenus en haleine en lisant des critiques fort intéressantes trouvées sur Internet(2).

Voici donc quelques mots de cette mystérieuse soirée sur le blog littéraire Attrape-Cœurs… Ne me blâmez pas si j’oublie ou déforme un peu, cette soirée est déjà loin. Vous pourrez toujours compléter et / ou rectifier en commentaire, voire écrire votre propre version du déroulement de la soirée ce qui serait par ailleurs un exercice très intéressant et instructif. On en apprendrait des choses ! :-)

« J’appartiens à l’une des plus vielles familles d’Orsenna. » Ainsi s’ouvre Le rivage des Syrtes et je peux dire aujourd’hui que ces mots sont devenus pour moi aussi fameux et mythiques que ceux qui ouvrent L’étranger. Ils garderont pour moi un goût particulier, celui des rencontres sincères. « (…) La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées (…) », écrit Descartes dans Discours de la méthode, et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé à la lecture du texte.

« L’Art n’est pas fait pour plaire »(3)
Dans mon souvenir, l’arrière petite salle de la librairie est comme un peu plus sombre, un peu plus étrange qu’à l’habitude mais peut-être mon esprit était-t-il encore pris dans les limbes du rivage des Syrtes. Ce dont je me souviens nettement, en revanche, c’est que la discussion débute avec ceux qui n’ont pas pu entrer dans le roman. Que ce soit à la quinzaine ou la cinquantième page, le texte les a laissés sur le côté. C’est bien compréhensible et, d’ailleurs, ils s’en expliquent très bien. Par exemple, l’un compare cette lecture à une visite, enfant, au Louvre : c’est superbe et grandiose mais qu’est-ce que c’est ennuyeux. On ne peut pas les blâmer. Alors évidemment on s’impatiente et sous l’œil sourcilleux de quelque connaisseur un peu condescendant.

Pourtant cette non-lecture nous en apprend sur l’œuvre(4). En lisant le texte, j’éprouve moi aussi cette impression d’admirer une fresque grandiose, magistrale, vaguement surannée, peut-être même un peu affectée, de quelque grand maître accrochée là à un mur devant moi ; le sentiment de contempler un monde irréel, fantasmatique, fantasmagorique couché sur une toile et qui me tient à distance, pour lequel je n’éprouve qu’une étrange empathie.

Mais plutôt que de céder à ce sentiment et malgré quelques moments de « traversée du désert », j’ai pris le parti de persévérer : « L’Art n’est pas fait pour plaire. » Il n’est pas fait pour déplaire non plus, remarquez. Il est d’un autre ordre. Pour ma part, je distingue ce qui me touche de prime abord de ce qui fait l’Art, et si les deux se confondent alors c'est un sentiment difficile à expliquer. A la lecture du texte, je n’ai pas eu à me faire beaucoup violence car si l’œuvre littéraire est dense, complexe, brillante, elle n’en est pas moins aussi très humaine.

Les (mes) reproches
Comme on s’en serait douté, le texte n’est pas exempt de tout reproche et je commencerai par là. Le premier, ce n’est pas tant ces longues phrases qui ressemblent à celles de Descartes que le sentiment tenace de phrases parfois surnuméraires. Le texte aurait peut-être gagné en efficacité à être raccourci. Mais peut-être aussi est-ce l’effet d’une baisse de la concentration car la structure des phrases est complexe. A voir.

Le second reproche est plus subjectif. Ainsi, autant les relations d’homme à homme m’ont paru chaleureuses, naturelles et de franche camaraderie ; autant les relations entre Aldo et Vanessa m’ont semblées plus distantes, plus froides, plus « minérales » pour reprendre l’expression d’un critique. Vanessa est le seul véritable personnage féminin du roman. C’est avec beaucoup de pudeur que Gracq décrit la relation entre Vanessa et Aldo ; une pudeur toutefois non dénuée de sensualité et ce dernier s’en trouve parfois très ému et troublé (voir la scène sur le bateau). Mais la plupart du temps leur relation reste très respectueuse et distante, plus distante encore que dans la tradition romantique allemande me semble-t-il (à comparer avec Les affinités électives de Goethe, par exemple). Peut-être faut-il voir là l’effet du tempérament de la jeune femme à la psychologie trouble et ambivalente, que Gracq rend avec beaucoup de subtilité, et d’un travail sur le style. Les descriptions de Vanessa sont superbes et admirables, néanmoins il m’a semblé qu’il y manquait quelque chose : on éprouve finalement que très peu de sympathie pour elle. Mais, en y réfléchissant, sans doute était-ce volontaire. D'autre part, je crois me souvenir que ce n’était pas l’opinion de tous pendant la soirée et je ne veux pas m’attirer les foudres des admiratrices de Vanessa en insistant plus qu'il ne faut sur le sujet. Bref, il me semble qu’il y a quelques imperfections, quelques gaucheries dans ce texte brillant qui contribuent comme à l’habitude à le rendre plus humain et plus attachant.

L’amour de la langue
En revanche le nombre des qualités admirables du texte est incomparable. L’amour de la langue en premier lieu. « Julien Gracq » : ce sont deux mots que je me répétais parfois le soir au cours de la lecture, « Julien » et « Gracq ». L’écrivain les a bien choisis ; ils sonnent à la perfection. Dans un entretien au journal Le Monde, Gracq expliquait que « Julien » avait été choisi en référence au héros de Stendal, « Julien Sorel », et « Gracq », comme l’a rappelé monsieur Désalmand, parce qu’il sonnait comme « Grecques ». De belles références. Mais ce dont je me souviens surtout c’est que le mot « Gracq » est beau pour lui-même et sonne pour ainsi dire tout seul, c’est-à-dire qu’il est très beau à prononcer. Voilà qui donnait le ton et, pour ma part, j’ai lu le texte presque entièrement à haute voix, juste pour la beauté de la langue.

L’humour
L’ironie légère, voire l’humour, sous la plume de Gracq n’est pas la moindre des qualités de ce texte parfois oppressant. L’écrivain n’a pas son pareil pour nouer une complicité subtile avec le lecteur. Il s’adresse à son intelligence, s’amuse avec lui, le prend à témoin comme pour une conversation légère et désinvolte, et sur un ton badin qui prendrait subitement l’air de rien un tour désopilant et provoquant d’irrésistibles crises de fou rire. La phrase s’étire intelligente, belle, prend tout son élan et s’arrête nette tandis que le lecteur poursuivant en imagination dans sa lancée explose de rire. Ainsi écrit Gracq et ici aussi se cache la littérature. Un professeur de français disait que « le sourire est le rire de l’intelligence » et l’on sourit beaucoup en lisant Gracq, et d’un drôle de sourire parfois. La citation est incomplète ; il y a aussi un rire de l’intelligence, une joie d’être en intelligence avec le texte et de converser avec l’auteur.

Alors que je tentais de faire partager cela aux autres lecteurs, monsieur Désalmand a tiré de son volume de la Pléiade tout barbouillé de traits de crayon un passage de La littérature à l’estomac très à propos. J’ai acheté ce petit volume, toujours aux éditions José Corti. Le passage me paraît si remarquable que je vous le reproduit entièrement : « Placé en tête-à-tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans règle et sans raisons, à la rencontre d’un être va se produire en lui : il « aime » ou il « n’aime » pas, il est, ou il n’est pas, à son affaire, il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la sensation du stayer aspiré dans le remous de son entraîneur ; et en effet dans le cas d’une conjonction heureuse on peut dire que le lecteur colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent égale des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement « couper les gaz », nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un début de nausée et à cette sensation si particulière des « jambes de cotons ». Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé : au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour : si une certaine résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. » (pages 20, 21) Et bien, merci beaucoup monsieur Désalmand d’avoir retrouvé pour nous ce passage.

L’espace et le temps
Si le texte de Gracq est très remarquable, c’est également par sa modernité. Pendant la soirée, Hélène a justement remarqué que Gracq avait pris beaucoup de liberté par rapport à la géographie. Ainsi nous apprend l’encyclopédie Wikipédia « Syrte est une ville de Libye » et « la cité-État à laquelle appartient Aldo s'appelle Orsenna et fait face au Farghestan : les noms évoquant l'Italie, l'Asie centrale ou d'autres régions ». Si l’on se souvient que Julien Gracq a étudié puis a été professeur de géographie, si l’on considère également la manière avec laquelle il décrit toute la fascination qu’exercent les cartes sur Aldo et la concentration intense avec laquelle son jeune héros les étudie dans l’inoubliable « Salle des cartes », il devient alors évident que le brouillage des repères géographiques ne procède pas du hasard, mais bien au contraire d’une intention littéraire. A une maille plus fine, il semble bien que les paysages eux-même varient fortement d’un lieu à l’autre, à l’instar d’un climat par ailleurs très versatile. Le lecteur se trouve ainsi déjà passablement désorienté. Au surplus, les repères temporels sont également délibérément brouillés. Songez que les navires - combien au juste ? - datent de la guerre avec le Fagherstan il y a près de trois siècles, que l’on se déplace à cheval ou en carriole et que pourtant l’on perçoit des bruits de moteur à explosion : « Un bruit de moteur s’éveilla dans l’après-midi ensoleillée (…). » (page 138) Qui plus est, il semble bel et bien qu’il y ait l’électricité : « (…) le rond d’une torche électrique dans le brouillard. » (page 44) Tout conspire en fait à troubler le lecteur, à le désorienté et à faire que progressivement et imperceptiblement sa raison lâche prise et s’abandonne : une manière de déréaliser le monde.

Ce traitement de l’espace et du temps comme non linéaire avec ses courbures, ses singularités, ses discontinuités et enfin ses plis à la manière d’une carte géographique (et temporelle, voire même psychologique) froissée, presque roulée en boule, posée à même une table m’apparaît éminemment moderne. Il me semble que de ce point de vue Gracq préfigure le nouveau roman, notamment le travail de Alain Robbe-Grillet. De façon plus classique, le brouillage des repères géographiques, climatiques, temporels autorise aussi d’une certaine façon de rattacher le texte aux œuvres de l’absurde. Cette connexion finalement n’est pas si étonnante lorsque l’on sait par exemple que L’étranger, cité comme une œuvre de l’absurde, est considéré également par Alain Robbe-Grillet comme préfigurant le nouveau roman : « Le ciel était vert, je me sentais content.» Mais j’écris cela de mémoire et ces lectures datent de plus d’une dizaine d’années.

Au cours de la soirée, Émilie a fait une remarque très intéressante concernant certains archaïsmes, les latinismes par exemple, dans la langue de Gracq. Effectivement, en plusieurs endroits du texte, je m’étais demandé si celui-ci était écrit dans un français correct, même non usité. Elle a mentionné à titre d’exemple la présence de plusieurs sujets dans une phrase avec un verbe au singulier, mais là je m’avance peut-être un peu… Ces formes d’archaïsme et l’emploi de mots désuets contribuent à déstabiliser le lecteur.

L’univers des Syrtes
L’univers et l’atmosphère des Syrtes s’inspirent fortement du romantisme allemand. C’est un monde de pierres et d’eau, un « monde minéral » comme le remarquait très justement un critique. Les descriptions de paysages sont somptueuses. L’arrivée de Aldo sur le rivage des Syrtes baigné dans les brumes, les dédales de l’Amirauté et la « Salle des cartes », le palais Aldobrandi à Maremma et la chambre de Vanessa, le village abandonné de Sagra, l’île de Vezzano, la nuit et l’orage sur la mer du Farghestan sont autant de tableaux inoubliables. La jeunesse des héros, leur maintien, leur histoire, leur idylle sont également éminemment romantiques, de même leur tempérament altier, aventureux et solitaire. Goethe eut été à son aise sur le rivage des Syrtes.

Le rivage des Syrtes et le surréalisme
A propos du texte, j’ai évoqué le nouveau roman, l’absurde, le romantisme allemand. La liste serait incomplète si l’on omettait le surréalisme. De prime abord je n’ai pas compris pourquoi la critique évoquait le surréalisme, si ce n’est pour les liens qu’avait entretenu Gracq avec André Breton. Mais pendant la soirée littéraire Sylvie nous a lu un passage pages 88 et 89 qui l’intriguait. Ce passage, je m’en souvenais très bien et je n’y trouvais rien à redire étant donné que d’emblée il m’avait semblé relever de l’esthétique pure et que le message sous-jacent me paraissait somme toutes assez claire que je rapprochais des pages 79 et 80 du texte de Michal Govrin, Sur le vif, à tort ou à raison. En somme, peut-être deux façons différentes de décrire un même état. Mais ce que je compris a posteriori c’est qu’en écoutant lire ce passage - très bien lu d’ailleurs - Sylvie avait précisément mis le doigt sur ce que j’appellerais le « moment surréaliste » de Gracq. A aucun autre endroit du texte en effet le surréalisme ne surgit avec autant d’évidence.

Psychologie et communication non-verbale
La modernité de Gracq se retrouve également sur le plan psychologique. Les scènes de dialogue sont impressionnantes de subtilité et d’intelligence, et surtout le ton est juste. En cela elles contrastent avec l’étrangeté et l’absurdité légère du monde des Syrtes. Au fil ténu des hésitations, des atermoiements et des sous-entendus, le lecteur suit les pensées et les variations de la psychologie des personnages. Gracq excelle alors à rendre la complexité, la confusion et l’ambivalence des sentiments. Bien avant les théories modernes, il est le maître de la communication non-verbal et cela est d’autant plus impressionnant que cette communication passe au travers l’écrit uniquement. L’écrivain trouve dans la langue, le rythme, les respirations, les silences, les non-dits, les gestes enfin, des ressources insoupçonnées ; il fait dire à la langue de ces choses que l’on aurait cru impossibles, que l’on aurait pas même imaginées.

En cela Gracq est assez proche d’un autre écrivain du nouveau roman, Nathalie Sarraute, car si la technique est différente, l’intention me paraît identique : rendre le non-dit, faire éprouver au lecteur tout ce qui passe entre les mots et s’écrit entre les lignes. Sur ce dernier point et pour prendre un exemple trivial, on peut se référer à la minutie avec laquelle Gracq nous décrit son héros décryptant le courrier officiel d’Orsenna. Que ce soit dans l’intimité d’une pièce humide et minérale ou au grand air du large balayé par les embruns, les personnages sont comme immergés dans un même bain, dans une même soupe protoplasmique - je crois que l’expression est de Nathalie Sarraute - les reliant les uns aux autres et il n’est pas un mouvement, pas une hésitation sans qu’immanquablement une onde se déclenche, se propage et avertisse les autres. On peut tout aussi bien dire que le liquide dans lequel baignent les personnages - et dans lequel nous baignons tous - est conducteur. Il est électrisé de décharges imperceptibles tenant en alerte tous les protagonistes et bien loin dans les terres, et bien au-delà du large. Il existe dit-on des poissons possédant un organe tel qu’il leur permet de capter les variations de tensions électriques à des kilomètres dans l’océan : les requins. Tout cela fermente et depuis longtemps comme dans les eaux vertes et croupies entourant le palais Aldobrandi. Dans une telle atmosphère, il eut été impossible que l’orage ne crevât pas. « Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour faire tout bouger. »

La contrepartie objective de la communication non-verbale, c’est la rumeur : la rumeur qui enfle, grossi, se nourrit d’elle-même, monstre autophage aux milliers de bouches avides, Léviathan. Comme le vent, on ne sait pas d’où elle vient, ni où elle souffle exactement. Impalpable, inconsistante, angoissante, fascinante enfin, la rumeur emporte tout et elle est souvent prophétie auto-réalisatrice. Gracq la décrit minutieusement et encore une fois très admirablement ; elle en devient un personnage que l’on recherche et que l’on interroge.

Manipulation, auto-manipulation, pan manipulation
On ne peut parler du Rivage des Syrtes sans évoquer le thème de la manipulation. Pendant la soirée, l’entreprise de manipulation de Vanessa a été très justement remarquée. Le personnage de Vanessa est le symbole de la femme manipulatrice, et c’est effectivement Vanessa qui conduit Aldo sur l’île de Vezzano, et non sans user de son charme, pour lui désigner, l’air de rien, du haut d’un tertre le volcan, le Tängri, à l’horizon mais à la manière d’une cible. De même, il apparaît clairement au file du roman que ce n’est pas un hasard si le jeune et aventureux Aldo a été envoyé en mission secrète sur le rivage des Syrtes, et les révélations de Danielo à ce propos ne laissent aucun doute : « (…) il était temps de seulement hâter la venue… Le monde, Aldo, fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié qu’aux dépens éternels de sa sûreté. » Merci à Émilie d’avoir rappelé cette citation.

Il y a manipulation ; Vanessa, le père d’Aldo, Danielo,… tous sont des manipulateurs. Mais s’arrêter à ce niveau d’analyse ne serait pas rendre justice à l’intelligence et à la profondeur psychologique dont fait preuve l’écrivain, et s’il y a manipulation c’est avant tout auto-manipulation. Hélène a ainsi tout à fait raison d’insister sur l’auto-manipulation comme thème majeur et moteur de l’intrigue. L’écrivain montre ainsi comment se mettent en place et agissent ses mécanismes. Il joue avec habilité de la fougue naïve de son héros mêlée à des intentions plus inavouées et plus secrètement préméditées pour faire avancer l’intrigue. Et l’influence de Vanessa, si elle est indéniable, ne suffirait pas à elle seule à lui faire franchir le cap. Il faudra en fait quelque part la pression de tout un peuple en résonance avec les aspirations du héros, et un tempérament fougueux et romantique pour le faire passer à l’acte.

Aldo a bien ce caractère de la jeunesse que Marino lui prête et redoute, et qui finalement l’amène à réaliser ce qu’il désir le plus de transgression. Au-delà du travail préparatoire de Frabrizio, Vanessa et d’autres, c’est bien son tempérament, sa fougue qui l’emporte et lui fait franchir la ligne. En revanche, l’impressionnant entretien avec l’émissaire du Farghestan laisse peu de doutes, voire aucuns, quant aux intentions profondes d’Aldo. Cependant il ne peut assumer seul cette responsabilité écrasante, aussi il se cherche-t-il des justifications auprès de Vanessa, Fabrizio et surtout du vieux Danielo. On peut dire alors qu’il est de pleine mauvaise foi. Gracq s’en amuse. D’ailleurs ceux-ci, Danielo notamment, assument leur part de responsabilité, et le comportement d’Aldo, sa mauvaise foi en même temps que son aveux de faiblesse, ne laisse pas de les agacer. Aldo était bien seul au moment du choix et lui seul a présidé à la destinée d’Orsenna. Pendant l’entrevue décisive entre Aldo et l’émissaire du Farghestan, ce dernier fait également preuve de mauvaise fois car enfin comme le demande très justement Aldo : D’où vient la rumeur ? On se rejette mutuellement la responsabilité de la crise mais il est manifeste que l’on cherche à en découdre.

A posteriori, il s’avère qu’effectivement Orsenna se rangeait ou s’est rangé - Gracq laisse entendre que les esprits ont été préparés (manipulation) et que toute façon ils n’attendaient que cela (auto-manipulation) - derrière la décision d’Aldo, sauf Marino plus expérimenté et au péril de sa vie ; que cette responsabilité écrasante s’est trouvée progressivement diluée entre de multiples acteurs - procédé politique bien connu - afin que la décision soit prise et que les événements s’accomplissent : la marche de l’Histoire. Dans le monde croupissant d’Orsenna personne n’est complètement innocent ou, pour le dire autrement, tout le monde est plus ou moins complice. Accablés par des siècles d’immobilisme et de lente putréfaction, les anciens eux-mêmes appellent la guerre de leurs vœux : ils s’en remettent aux jeunes. Le rivage des Syrtes, c’est avant tout le roman de la pan manipulation, et sur ce thème et celui de la guerre, le texte est d’une actualité effrayante : on touche là à la nature humaine.


Vers la fin de la soirée, nous nous sommes interrogés sur la postérité de l’œuvre de Gracq. Avec le recul, je dirais qu’étant entré dans la Bibliothèque de la Pléiade de son vivant, on peut penser qu’il aura assuré une certaine postérité. Sera-t-il lu pour autant ?


Ecrire sur Le rivage des Syrtes, c’est tenter un exercice comparable à celui de décrire un tableau cubiste à une personne mal voyante. On peut en donner l’idée, les couleurs dominantes mais le décrire dans le détail n’a pas de sens. Dans la géographie, la temporalité, la psychologie des personnages, il y a quelque chose de subtilement absurde, d’inachevé. Certains on crut reconnaître dans ce texte Le désert des Tartares français. L’idée vient naturellement à l’esprit dès les premières pages mais au final il semble que ce soit une fausse bonne comparaison. Ainsi on pourrait être amené à penser que Gracq s’est nourri de Dino Buzzati (c’est improbable), de l’absurde (pourquoi pas), du nouveau roman (encore balbutiant à l’époque), du surréalisme (c’est sans doute vrai), du romantisme allemand (c’est très vrai). Mais je crois que ce serait sous estimer l’inventivité et la créativité de l’écrivain, la profonde originalité de son oeuvre. Je préfère penser que tous ces courants faisaient partie de sa culture, de son imaginaire, voire même pour les aspects les plus avant-gardistes étaient, comme on dit parfois, dans l’air du temps. Le génie de Gracq c’est d’avoir admirablement repris tous ces éléments à son compte, qu’il s’en soit inspiré ou qu’il les ait réinventés, dans une composition magistrale, subtilement originale et inoubliable.
Julien Gracq est un maître de la langue, de ceux qui par une grâce presque incompréhensible parviennent à un certain point de l’écriture à dire l’indicible. Il serait vain de tenter d’en dire davantage sur ce point : il faut vivre cette expérience, il faut l’éprouver surtout. Le miracle de la littérature, c’est de nous sortir de nos voix solitaires et reconnaître d’autres voix toutes aussi attentives.

« J’écris comme tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin », Julien Gracq


Le texte est complexe et son interprétation sujette à caution. Cela d’autant plus vrai qu’à titre personnel je découvre cet auteur et que je n’ai fait qu’une seule lecture du texte. Vos commentaires par rapport au texte et à la soirée en générale sont d’autant plus les bienvenus. :-)

(1) Cette phrase m’a un jour foudroyé mais je n’ai pas noté qui en était l’auteur.
(2) Jean-Claude m’a gentiment transmis l’adresse et vous pourrez les consulter en suivant ce lien, quelques critiques de Gracq (le lien s'ouvrira dans une autre fenêtre).
(3) Je n’ai pas noté non plus de qui était cette citation.
(4) Voilà un cas d’école à soumettre à Pierre Bayard, auteur d’un essai très intéressant, Comment parler des livres que l’on a pas lus ?


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !