Blog littéraire Attrape-Coeurs (littérature française et étrangère, critiques, auteurs)

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samedi 22 mars 2008

Photos du salon du livre

Après le récit de la visite, voici les photos du salon du livre. Les photos sont le reflet du parti pris de la visite : une promenade dominicale au hasard du salon. Vous en saurez plus si vous lisez le billet précédent. Pour voir les photos depuis le blog littéraire Attrape-cœurs suivez le lien photos du salon du livre (les photos s'afficheront dans une autre fenêtre). Bonne visite !

Anna Gavalda dédicace son livre

vendredi 21 mars 2008

Promenade au salon du livre

Samedi soir, après le départ de Katarina Mazetti et de Lena Grumbach, juste avant de nous quitter, nous avons convenu de nous retrouver le lendemain au salon du livre. Aujourd'hui, je rejoins donc Erika et Elisabeth à 13h00 au lieu de notre rendez-vous. Mais plutôt que de faire la chasse aux conférences et aux écrivains, je choisie de déambuler dans les allées du salon comme pour une promenade dominicale. Voici le récit de cette promenade sur le blog littéraire Attrape-cœurs.

Depuis mon entrée dans le salon, je suis pris d’une sorte de fascination par l’étalage de tous les stands, une fascination somme toute assez factice de carton et de contre plaqué. Je suis frappé par la ressemblance avec le salon du deux roues. Le salon du livre est un salon comme les autres. Justement, cela ne devrait peut-être pas être un salon comme tous les autres. Les auteurs en rang d’oignon encartés dans les stands de leurs éditeurs et signant à la chaîne, ça fait une impression étrange. C’est un peu dérangeant. Le mythe de l'écrivain en prend un coup. Cela étant dit, pour le lecteur le salon est l'occasion de rencontrer son auteur fétiche et, s'il est chanceux, d'échanger quelques mots avec lui. Le passionné de littérature quant à lui se rendra de préférence aux conférences et aux débats publics organisés avec les écrivains. En conséquence, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même si je ne fait pas de cette visite une expérience culturelle, voire littéraire. Mais mon parti est pris, ce sera une promenade !

Dinaw Mengestu Le premier écrivain que je rencontre c’est Dinaw Mengestu, encarté (si vous ne connaissez pas cet auteur, vous pouvez consulter le billet consacré à son premier roman). Il sera là de telle heure à telle heure. Etrangement, c’est Stepha dans son épicerie que je vois. Ça commence bien ! Sans doute la fatigue. Il n’y a pas de file d’attente mais des lecteurs viennent à lui à un rythme régulier. Je reste à distance, je prends des photos, j’avance, je recule, j’hésite un peu à la manière d'un homme entre deux mondes. Au bout d’un moment, je finis par me sentir comme Stepha regardant Joseph à travers la vitrine du restaurant. De mieux en mieux ! C’est peut-être, sans doute, sans aucun doute, injustifié, et même déplacé. Il doit être sacrément heureux d'être là ! Tout à mon trouble, je m’en vais en me disant que je reviendrais plus tard lorsque j’aurai les idées claires. Je me trouve un peu ridicule. Mais tout de même, dans la façon dont les éditeurs affichent leurs auteurs, il y a quelque chose d’incorrect. Clairement la rencontre manque de convivialité. Mais j'en fais sans doute un peu trop et peut-être ma gêne vient-elle du décalage par rapport aux rencontres organisées à la librairie et auxquelles je me suis habitué.

Anna GavaldaLibre, je poursuis plus avant dans les allées et m’arrête au gré des attroupements. C’est ainsi que je croise Anna Gavalda courbée sur sa petite table. Une foule impressionnante gardée par des barrières se presse. Ceux qui ne suivent pas la queue qui s’entortille sur elle-même devant l'auteur peuvent s’approcher par un côté. De là il est possible de photographier l’écrivain à loisir. Et donc, je suis précisément là et je l’observe… Je l’observe, je la photographie, je l'observe... Je la regarde travailler courbée sur les livres. Le poigné droit qui tient le stylo à autographe prend appuie sur un exemplaire de La consolante et dédicace un autre. Elle est concentrée, fronce légèrement les sourcils et, de temps en temps, échange le stylo à autographe pour le pinceau ou le crayon de couleur. Lorsqu’un homme tout droit sorti de l’un de ses romans, un personnage gavaldien donc, se présente et lui tend son exemplaire, elle échange quelques mots avec lui et prend son livre respectueusement ; lorsque ce sont des enfants rieurs qui s’approchent, elle s’anime et plaisante avec eux. Combien de temps lui faut-il pour tracer une dédicace... Trois, cinq, dix minutes ? A chaque fois, le même rite se répète presque à l’identique. Impressionnant. Il y a quelque chose comme de la dévotion dans la répétition de ses gestes que l'on imaginerait sans peine se poursuivre jusque tard dans la nuit.
J’ai lu Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part alors que j’avais une bonne grippe. Puis j’ai tenté Ensemble, c’est tout, deux fois, mais je n’ai jamais dépassé les quatre vingt premières pages. Toutefois il faut bien avouer dans le paysage littéraire Anna Gavalda a une place à part. Elle a la réputation d’être un auteur atypique, hors norme, un peu à contre courant ; autrement dit nature. Par exemple, elle écrit un livre tous les trois ans. Un scandale ! Une hérésie de nos jours ! Veut-elle la mort des éditeurs ? Autre exemple. J’ai lu que, échaudée, elle refuse de donner des interviews autrement que via Internet ! A contrario, il existe bien un véritable lien d’amitié entre elle et les libraires. On trouve quelques anecdotes à ce sujet. Mais moi, ça ne m’étonne pas qu’elle soit la copine des libraires ! Le succès de ses livres s’explique en partie par le bouche à oreille et le travail de promotion impressionnant qu'ils ont fait. Et puis, un gros livre qui se vend comme des petits pains, les libraires vont pas s’amuser à en dire du mal ! La littérature, c’est bien mais ça ne fait pas vivre. Alors, vous comprenez, il y a peu, Anna Gavalda, je serais bien allé la voir pour lui tenir ce discours : « Ecoutez, Madame, vos histoires, elles sont gentilles mais c’est la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E qu’on assassine ! » Rien de moins.

Anna GavaldaVoltaire a écrit qu’il est plus facile de tuer un homme de loin que d’abattre un cheval de près. Et alors que je me tiens là à quelques mètres de l’auteur... mon discours m’apparaît..., non pas d’une bêtise absolue, mais décalé, hors de propos. A la regarder courbée sur sa petite table, il est difficile de douter qu’elle écrit selon sa nature. La L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E n’est pas le propos de Anna Gavalda - et, comprenons-nous bien, je ne cherche pas à l’offusquer en écrivant cela. Ce que je veux dire, c'est que parler ainsi n’a peut-être tout simplement pas de sens. Le propos de Anna Gavalda, c’est les gens. Pas les gens de Dublin, ni de Pékin ; non, les gens du RER A et de la ligne 13. Elle fait partie des auteurs que j'appellerais "humaniste" (au sens défini dans le billet consacré à La chaussure sur le toit). Et elle ne se contente pas de décrire ces gens, de s'en servir comme modèle ; elle écrit pour ces gens, les gens du quotidien, de tous les jours, les anonymes, vous, moi. Ceux qui ne se préoccupent pas de ce que peut bien être ou ne pas être la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E mais qui trouvent un réconfort dans ses histoires. Et encore suis-je persuadé que l’on peut être féru de littérature et trouver un intérêt à lire Anna Gavalda moyennant un peu de tolérance et de curiosité. Sylvie et Erika ont raison. Les gens aiment Anna Gavalda parce qu’ils se reconnaissent dans ses romans. A sa manière, elle aide à surmonter le quotidien, à le rendre supportable, tout en lisant ! Ainsi, les romans de Anna Gavalda ne sont pas simplement divertissants ; d’une certaine façon ils sont réconfortants. Nous partageons tous le même quotidien. D'une certaine façon, on est ensemble, c’est tout. Et puis, comme le rappelle Gilles, découvrir cet auteur c’est aussi une manière de venir à la lecture.
Je me repasse mes pensées dures d'avant la rencontre et, en promenant mon regard sur la file des gens qui attendent leur livre à la main, une bouffée de honte m’envahie. Je prends encore quelques photos et poursuis mon chemin.

Les Allusifs Je passe devant l’éditeur les Allusifs. Le stand est tapissé des couvertures des livres aux maquettes vintage. Sur les couvertures au format régulier, des images désuètes s’affiches dans des couleurs contrastées. Sur le stand, je dis tout le bien que je pense du Cochon d’Allemand (sur le roman, voir ce billet) et de la maquette de couverture. En retour, on me donne un conseil de lecture, Le jour des corneilles. Un père et son fils dans l’obscurité d’une forêt, un père qui se raconte dans une langue archaïque… Un livre que l’on ne conseille pas à tout le monde. J'indique l’adresse du blog avec le billet sur Knud Romer et poursuis.

Bernard WerberPlus loin, j’aperçois Bernard Werber, lui aussi encarté. Je ne m’attendais pas à cette rencontre. J’ai un souvenir nostalgique de la lecture de son roman Les fourmis. Voilà typiquement un roman qui a participé à me faire aimer la lecture, et plus. Oui, je crois que l’on commence par aimer la lecture, puis la littérature. Comme les photographes se pressent autour de lui, il interrompt sa dédicace, et, tout en souriant, balai du regard les appareils photos de gauche à droite, puis de droite à gauche. La photo est réussie. Heureux de cette rencontre fortuite, je poursuis ma route dans les allées du salon.

Duong Thu HuongPar hasard, je croise Duong Thu Huong, l’auteur de Terre des oublis, finaliste en 2006 pour le Fémina et lauréat du Grand Prix des lectrices de Elle. Un livre qui m’a été chaleureusement recommandé plusieurs fois par des lecteurs éclairés. A ce moment là, personne ne lui prête attention et la file qui s’étire devant elle est pour un autre auteur. Je coupe la file, me poste à quelques pas devant elle assise derrière sa table et la photographie sans un mot. J’avais aimé son romam Histoire d’amour avant l’aube. Je l’ai lu pendant ma période Viet Nam alors que je revenais de ce beau pays à l’histoire cruelle (c’est un euphémisme). Avec Nguyên Huy Thiêp, Anna Moï et elle, j’avais prolongé le voyage.

Philippe Grimbert Au détour d’une allée, c’est Philippe Grimbert qui dédicace. Nous l’avions rencontré à la librairie au moment de la sortie de son très bon roman Un secret (et bien avant qu’il ne reçoive le Goncourt des lycéens !) Je crois me souvenir que son texte avait fait l’unanimité. Nous étions très fébrile à l’idée de le rencontrer et nous avions passé une très bonne soirée en sa compagnie et celle de sa femme.

Olivier AdamOlivier Adam signe au stand de l’Olivier. Nous l’avions également rencontré à la librairie à l’occasion de la sortie de Falaise. Je n’avais pas lu le roman mais la discussion et la lecture d’extraits m’avait amené à lire Passer l’hivers. J'avais beaucoup aimé. J’étais aussi allé voir Je vais bien ne t’en fait pas au cinéma. Et j'ai aimé également. Ce soir là, nous avions terminé la deuxième partie de soirée au café, chez Elyette. Aaron Appelfeld, dont l'excellent roman Histoire d'une vie avait fait l'objet d'une de nos soirées, n'est pas présent sur le stand à ce moment là... Mais, depuis dix minutes, une voix féminine résonne dans le salon et informe les visiteurs qu’ils doivent évacuer pour des raisons techniques. Au troisième appel, une sirène inquiétante au rythme mécanique et lancinant prend le relais accompagnée d’une voix qui se veut féminine non moins mécanique, non moins inquiétante. Sur le stand quelqu’un vient informer Olivier Adam qu’il faut évacuer le salon. Il est déçu, réellement. Il s’excuse, interrompt sa dédicace et se lève.

Sur le parking, les gens attendent la réouverture des portes. Police, équipe de déminage, tout se met en place. J’aperçois Philippe Grimbert qui circule entre les gens à grandes enjambées le téléphone à l’oreille. Maintenant, dehors, ne restent plus que ceux qui ont laissé leurs affaires dans le salons et les plus courageux. Pour ma part, c’en ai assez ; je décide de rentrer. Je n’aurais pas revu Erika et Elisabeth de toute la visite !

Je suis assis dans une rame du métro. Cela n’aura pas été un salon du livre très culturel, à la rencontre des écrivains israélien. Je me rattraperai en lisant le roman de Michal Govrin, Sur le vif. Mais j'ai passé un bon moment à voir ou à revoir tous ces écrivains et à les prendre en photo.

Je ne vous l’ai pas raconté plus haut mais tout à l’heure, dans le salon, par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé à nouveau devant Anna Gavalda, exactement au même endroit. Je l’ai à nouveau observée courbée au dessus de sa table d’écolier, incrédule. Assis sur la banquette alors la rame du métro s'enfonce dans le tunnel, je me dit que si un jour me prenait l'envie d'écrire une nouvelle avec une héroïne comme Anna Gavalda, vraiment, je l’intitulerais La désarmante.

mercredi 7 novembre 2007

Cochon d'Allemand, Knud Romer, 4,5/5

Couverture de Cochon d'Allemand - Knud RomerNotre lecture de ce premier mardi soir de novembre était Cochon d'Allemand de Knud Romer. Pour se remettre dans l'ambiance après l'odyssée mexicaine, rien de mieux que du Champagne (merci Erika ! merci Gilles !), du vin, du saucisson et de la mousse au chocolat (merci Colette !), un bon livre et les amis de la librairie. Ce soir là nous n'étions que trois à avoir aimé le roman. En voici quelques mots sur le blog l'Attrape-Coeurs.

En participant aux lectures et en lisant Comment parler des livres que l'on a pas lu, j'ai bien compris que tout pronostic quand à l'accueil d'un livre est vain, illusoire. C'est la raison pour laquelle discuter d'un livre est si passionnant. A chaque fois c'est l'inconnu ; à chaque fois le charme opère. Je comprends tout à fait que Cochon d'Allemand ne plaise pas. Comme le dit si justement Sylvie, c'est un livre qu'elle ne conseillerait pas à tout le monde. C'est apparemment souvent le cas des textes publiés par l'éditeur Les Allusifs (joli nom pour des textes courts et jolis livres). Pour ma part, il est aussi intéressant d'essayer de comprendre pourquoi un livre (m')a plu que pourquoi il (m')a déplu. Comme il l'a été remarqué pendant la soirée, les raisons pour lesquels le livre a plu à certains sont les mêmes que celles pour lesquelles il a déplu à d'autres. Nous avons bien tous lu le même livre ! Disons que cette fois j'ai eu la chance d'être du bon côté car j'ai trouvé le roman très bon. (Pour Milena Agus et son Mal de pierre, ce n'était malheureusement pas le cas. Et je m'en veux encore un peu de ne pas avoir aimé l'histoire de cette femme et de son rescapé qui embrassaient leurs sourires en se promenant. Un livre à relire plus tard.)

Après Un Secret aux accents de tragédie grec, après Histoire d'une vie sur la mémoire, celle du corps, que pouvait réserver ce Cochon d'Allemand, autre témoignage, autre visage de la seconde guerre mondiale ? Simplement raconter la vie saccagée d'un enfant, Knud, dont on oublierait presque qu'il est né au Danemark et dont le seul crime est d'avoir une mère allemande, et belle qui plus est. Double crime, double peine. Sa mère s'est expatriée peu après la guerre pour un travail dans une usine de betteraves, travail obtenu du fait de son passé de résistante au nazisme. C'est là, dans la petite de ville de Nikobing, Danemark, qu'elle fera sa vie. Knud Romer décrit : "Nykobing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se trouve du mauvais côté (...). C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la plus sûr façon de ne pas exister du tout." A Nikobing donc, la familles est humiliée, harcelée, victime d'un amalgame entre "allemand" et "nazi", ce qui ne manque pas d'une cruelle ironie. Une histoire de la bêtise ordinaire.

Dès le début du récit, je me suis laissé emporter par l'histoire de cette famille, par cette écriture fluide et inventive. Knud Romer dépeint une famille pleine de travers peuplée de personnages haut en couleur plus excentriques et plus abîmés les uns que les autres. Le récit est triste, certes, et un malheur éclate de temps à autre, mais peut-être pas plus que dans d'autres familles à cette époque. Le malheur est partout pendant la guerre. De fait l'imagination de l'enfant prend le relai et peuple le quotidien, le redessine. Des images comiques prennent forme dans un contexte tragique, une façon de tourner le réel en dérision, de le rendre supportable. Le merveilleux surgit à tout moment et parfois il est inquiétant. Le petit Knud s'envole. Et puis il y a aussi les livres et la radio (naissance de la vocation pour le marketing ?)  : "Jamais je n'avais entendu rien d'aussi beau, d'aussi irrésistible. Il y avait de la musique, de la publicité, des jingles, des effets sonores, des gens qui téléphonaient d'Amsterdam et de Dusseldorf ; le D.J., Rob Jones, parlait si vite qu'on pouvait à peine le suivre, sans toutefois rien perdre de son charme ni de son élégance lorsqu'il annonçait le tube suivant. En écoutant des groupes tels que Sweet, Slade, Wings, Queens, Sparks, je me disais : ce n'est pas vrai ! Mais c'était vrai : j'avais réussi à me sauver du dix-neuvième siècle pour rejoindre enfin l'année 1974." Un temps donc le tragique est tenu à distance du récit ou du moins est-il contenu, apprivoisé. Les freux menaçants se tiennent à distance dans l'arbre.

Knud est donc né en 1960. On n'en revient pas. On est abasourdi. On ne se fait pas à cette idée. On s'imaginerait bien plutôt au juste au lendemain de la guerre tant la haine est féroce, palpable. Pour Knud et sa mère la guerre continue, implacable : "Nous vivions dans un état de siège permanent." Le jeune Knud subit l'ostracisme de plein fouet et au petit jeu de la haine tout le monde a sa place à Nikobing. Professeurs et prêtres ne sont pas en reste : "(...) les matières les plus importantes étaient l'amour de la patrie et la haine des Allemands." Alors la haine, Knud  tente de la tromper, de la déjouer. Elle le rattrape toujours, parfois au moment où il s'y attend le moins. La honte et la frustration qu'il éprouve, tout cela il l'enfouis au fond de lui. Sa rage, il la ravale. Mais que peut-il pour sa mère ? Que peut-il pour la protéger de la bêtise aveugle qui frappe même les handicapés ? Que peut-il pour cette femme meurtrie à jamais ? Rien. Le jeune Knud, résigné, désapprouve et redoute les éclats, les affronts insensés de sa mère qu'il sait venir. Il endure tout par amour pour cette femme magnifique qui boit la Vodka au goulot et fume des cigarillos sur fond musique classique. "Pendant que je mangeais, mère restait à mes côtés avec un cigarillo et une bière ; elle semblait crispée, nerveuse et presque toujours triste. Elle ne tenait que par sa seule volonté, alors elle se refermait sur elle-même et serrait les poings. Ils ressemblaient à des grenades, les nœuds luisaient, blancs. J'aurais donné ma vie pour la rendre heureuse, je prenais sa main et je la caressais, je lui racontais ma journée."

A cette femme, rien ne lui aura été épargné et, dans sa rage à elle, elle rendra coup pour coup. A n'importe quel prix. Son mari maniaque et impassible, bien que parfois ébranlé, choisira toujours sa femme. Il lui en coûtera ses amis, sa famille, bref sa vie sociale. "Nous vivions dans la solitude, séparés du monde entier, mes parents n'avaient pas d'amis, pas de connaissances, ne fréquentaient personne. A la place des grands-parents il y avait un vide, et quant à mes oncles, tantes, cousins et cousines, curieusement ils ne faisaient pas parti de la famille."

Le récit avance et Knud Romer le distille le tragique à petites lampées comme boit sa mère dont le regard parfois se voile, habité par une étrangère. Il rassemble morceau par morceau de l'histoire de sa famille en un récit construit, maîtrisé. Les petits travers, les histoires de famille, les drames enflent à n'en plus finir jusqu'à crever le récit, insupportables. L'écriture, elle, reste pleine de retenue : "Ce fut à cette occasion que l'abcès creva, et des accusations et des plaintes déferlèrent : grand-mère n'aurait jamais aimé son papa qu'elle aurait épousé uniquement à cause de l'argent ; Hilde serait (...) la fille de Heinrich Voll tendrement aimé, tandis qu'elle-même n'était que la (...) fille de papa Schneider aimé bien moins tendrement ; mère lui aurait volé tous ses prétendants et gâché sa vie ! Eva hurlait, hystérique, elle était au bord d'une crise de nerfs ; les autres n'eurent donc que les huit pour cent auxquels elles avaient droit, pas un de plus. Mère laissa sa part à grand-mère et jura de se venger." Puis vient le récit de l'horreur, celle qui hante la mère : "Harro Schulze-Boysen monta sur l'estrade et jeta un regard plein de mépris sur l'assistance, puis le rideau fut tiré. L'homme au chapeau noir sortit de la cellule - l'espace d'une seconde on vit le corps gigoter -, puis le rideau retomba." Enfin celui du désespoir : "J'eus le vertige, rien ne servait à rien, tout était toujours gâché. A jamais."

Le texte se lit facilement, rapidement, trop rapidement peut-être. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire tant le récit est riche et sa construction travaillée, complexe. C'est le parti pris de l'auteur. La complexité est également psychologique. Une question notamment traverse tout le roman que l'auteur aborde à petites touches, de façon allusive justement : Pourquoi sa mère ne s'est-elle jamais défendue des accusations, ne serait-ce que pour protéger son fils ? Elle avait les moyens de prouver qui elle était. Savait-elle à quel point son fils lui aussi était meurtri et parfois par sa faute à elle ? Fierté, voire orgueil, revanche inconsciente d'une vie gâchée sur un fils et un mari, folie ? Peut-être tout cela à la fois. Cette question est inextricable (elle a été soulevée au cours de notre discussion). Il n'y avait pas de meilleur moyen de l'aborder.

Knud Romer cultive l'ambiguïté en un récit étrange, complexe, humain. Son écriture est précise, pleine de retenue, de sang-froid ai-je envi de dire. Il règle froidement ses comptes avec son passé dans un témoignage précieux et donne un autre visage à la guerre. Son récit est une bombe lâchée sur Nikobing, de celles qui provoquent des réactions en chaîne. Il va réveiller de très mauvais souvenirs là-bas et ailleurs. Surtout, gardons-nous de tout amalgame : partout des gens ont été capables de discernement.


Extrait :

"Il s'arrêta, me toisa, me qualifia, comme à l'accoutumée, de "cochon d'Allemand", et éclata de rire ; les autres se joignirent à lui. Je fis mine de vouloir m'en aller ; il me fit savoir que je devais lui demander la permission. J'acquiesçais de la tête, me soulevais avec précaution sur mes coudes, et avant qu'il n'ai eu le temps de réagir, je soufflai dans sa bouche ouverte. Ses yeux se mirent à clignoter, ses bras s'agitèrent, son visage se décomposa. Une fumée monta des oreilles, puis tête tomba et roula par terre. Les spectateurs s'enfuirent en hurlant, je secouais la neige de mon manteau, ramassai la rave et rentrai. Je construisis devant la maison un bonhomme de neige et plaçai la rave dessus, cette vue me rendis heureux ; puis je fis une boule de neige que je tassais jusqu'à ce qu'elle eût la dureté d'une pierre."


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !