Le livre de ce mois de
décembre, c'est une Une brève histoire des morts
(The Brief History of the Dead) de Kevin
Brockmeier. C'était une des lectures de la rentrée littéraire de la
librairie. En voici quelques mots sur le blog littéraire
l'Attrape-Coeurs.Que devient-on après la mort ou, plus exactement, juste après la mort ?
Kevin Brockmeier construit son roman autour de cette question en s'inspirant
d'une légende africaine. Des gens affluent dans une ville sans nom, ni lieu.
Ils se déplacent, discutent, travaillent, aiment mais leur cœur ne bat plus. Ce
sont des morts vivants, au sens de la légende africaine. Certains
morts sont dans la cité depuis plusieurs dizaines d'années et il arrive que des
parents se retrouvent. Les nouveaux venus sont accueillis. Désorientés, ils ont
un souvenir plus ou moins précis de leur "traversée". Tous rapportent les
battements sourds d'un cœur immense. Puis, petit à petit, la vie s'organise
comme avant. Si des morts arrivent, d'autres disparaissent mystérieusement. Les
habitants s'interrogent et, en attendant, vaquent à leurs occupations. Mais
après un mouvement dit d'"évacuation", lorsqu'un flux continu de morts arrive
dans la ville, tous comprennent que quelque chose ne va pas dans le monde des
vivants. Les citadins intrigués s'enquièrent auprès des nouveaux venus.
Le récit de la cité des morts alterne avec un autre récit, celui de Laura Byrd.
On découvre cette jeune trentenaire au milieu de l'Antarctique. Dans la station
de survie qui l'abrite toutes les communications avec l'extérieur sont coupées.
Ses deux collègues sont partis en quête de matériel la laissant seule avec ses
souvenirs. A bout d'énergie et de nourriture, elle se lance à leur suite à
travers l'Antarctique. Au cours de son périple, embrumée de souvenirs, elle
reconstitue le fil des évènements qui se sont déroulés en son absence.
Le roman exerce une indéniable attraction, une forme de séduction mais il
laisse tout de même perplexe. Certes le monde des morts ne laisse pas de
fasciner. Il y a quelque chose de singulier, d'onirique dans cette ville. Une
atmosphère particulière s'en dégage. Peut-être du fait qu'il ne semble pas
exister de réelles contraintes économique ou autre. Tout se passe comme si la
ville pourvoyait à tout. Certains morts reproduisent ce qu'ils ont vécus par le
passé, d'autres changent de vie. La mort leur offre une seconde chance. La cité
se dilate et se rétracte au rythme des flux migratoires. Des habitants croient
toujours entendre les battements sourds d'un cœur. La ville pulse, vivante,
organique. Des morts disparaissent de façon inexplicable. Tous comprennent que
la cité n'est finalement qu'une antichambre : "La vérité nue, c'était
qu'aucun ne savait ce qu'il adviendrait d'eux après que leur temps dans la cité
aurait touché à leur terme, et le seul fait d'être mort sans avoir rencontré
son Dieu n'était pas une raison suffisante pour en conclure qu'on ne le
rencontrerait jamais." Certains passages suscitent l'étonnement, voire
l'incrédulité, par exemple lorsqu'un personnage entreprend le décompte des gens
qu'il a connu au cours de son existence. D'autres sont teintés de poésie comme
la scène du ballon rouge qui s'échappe ou les récits surréalistes de
"traversés". De même le récit de la première expédition de Laura à travers
l'Antarctique, qui s'inspire du récit de Apsley Cherry-Guarrard Le pire
voyage de la terre, ne laisse pas indifférent.
Malgré tout, il se dégage du récit
un sentiment de maladresse. Les nombreux thèmes abordés, et non des moindres,
sont traités de façon superficielle : écologie, terrorisme, religion,
capitalisme, amour, amitié, vie de couple,... tout y passe ou presque. On a
beaucoup de mal à relier les thèmes entre eux et c'est au lecteur qu'il revient
de faire le tri. De même les personnages, nombreux, ne sont pas très soignés.
Pour certains, on ne les reconnait pas d'un chapitre à l'autre, par exemple
Minny Rings. Et puis, le récit se perd en digressions dont on ne perçoit pas
toujours l'intérêt, ni le sens. Il confine parfois à l'ésotérisme. On en vient
à se demander si l'on a toutes les clés de lecture. Passons également les
réflexions existentielles qui surgissent dans le cours du récit. Enfin, au-delà
de la traduction, un style laborieux alimente la sensation de confusion créé
par la surabondance des thèmes et des personnages. De fait, malgré quelques
passages d'intérêt, a aucun moment on a le sentiment d'être en présence d'un
objet littéraire (1). Peut-être manque-t-il quelque chose de l'ordre
de la cohérence, de l'unité, du projet car on se demande bien où l'auteur veut
en venir. Il n'y a guère que la poésie qui se suffise à elle-même. Assurément
ce n'est pas le propos du livre. D'où à mesure que l'on avance dans le récit un
sentiment désagréable et grandissant de perdre son temps. Pour ma part, à
chaque fois que je referme un livre j'ai tendance à me demander ce qu'il m'a
apporté, ce qu'il m'a appris ou, à tout le moins, s'il était bien écrit. Cela
étant dit je reste persuadé que ce roman rencontrera son public.
Au final, le livre est peut-être davantage un roman sur la mémoire, le souvenir
que sur la vie après la mort. Que peut-on dire de pertinent de la vie après la
mort ? Ce thème est-il seulement un sujet valable pour un roman ? Kevin
Brockmeier décrit la vie juste après la mort, la vie des morts
vivants pour reprendre les termes la légende africaine. De là vient le
titre du roman et cette brève histoire n'est finalement qu'une longue
parabole qui nous dit que les morts n'existent qu'au travers du souvenir des
vivants.
Pour conclure, signalons sur le site de l'éditeur une page consacrée à
Une brève histoire des morts. On y trouve entre autres une
carte interactive de la ville des morts avec un compteur indiquant en "temps
réel" le nombre des habitants. Il est possible de localiser sur la carte les
personnages ainsi que l'auteur. Pour chaque personnage, on peut afficher une
fiche signalétique. Sur le site on apprend également que le prénom de
l'héroïne, Laura Byrd, s'inspire du prénom de l'héroïne de la série La
petite maison dans la prairie, Laura Ingalls Wilder. Mentionnons également
le Reading Group Guide ou Guide du Groupe de Lecture du livre
que l'on peut imprimer et qui peut aider à y voir plus claire.
(1) L'expression est un peu pompeuse mais je n'en trouve pas d'autre.