Rivage des Syrtes
« La guerre est une épidémie mentale. »(1)

Mardi 6 mai se tenait la réunion
mensuelle du groupe de lecture autour du fameux texte de
Julien
Gracq,
Le rivage des Syrtes. Voici quelques
mots de la soirée et du texte sur le
blog littéraire
l'Attrape-Cœurs.
A l'occasion de cette soirée Émilie nous a rejoint. Au cours de ses études,
elle a été amenée à étudier
Julien Gracq et
Marguerite
Duras. Pendant la soirée elle a fait des remarques très intéressantes
et techniques que je n’ai malheureusement pas toutes retenues. J’espère qu’elle
voudra bien m’excuser et combler mes lacunes avec des commentaires.
Paul Désalmand, professeur de littérature et écrivain, auteur
notamment du roman
Le pilon,
Coup de
cœurs de la librairie, s’est également joint à nous. Il
était accompagné d’une amie dont je ne connais pas le prénom - mais si vous me
le communiquez, je compléterai. Il y a avait également un ou deux nouveaux dans
le groupe, par exemple mon voisin, mais dont je ne connais pas les noms. Qu’ils
m’excusent de ne pas pouvoir les présenter ici. Jean-Claude, par ailleurs,
n’était pas venu les mains vides. Il a animé une partie de la soirée et nous a
tenus en haleine en lisant des critiques fort intéressantes trouvées sur
Internet(2).
Voici donc quelques mots de cette mystérieuse soirée sur le
blog
littéraire Attrape-Cœurs… Ne me blâmez pas si j’oublie ou
déforme un peu, cette soirée est déjà loin. Vous pourrez toujours compléter et
/ ou rectifier en commentaire, voire écrire votre propre version du déroulement
de la soirée ce qui serait par ailleurs un exercice très intéressant et
instructif. On en apprendrait des choses ! :-)
« J’appartiens à l’une des plus vielles familles d’Orsenna. » Ainsi s’ouvre
Le rivage des Syrtes et je peux dire aujourd’hui que
ces mots sont devenus pour moi aussi fameux et mythiques que ceux qui ouvrent
L’étranger. Ils garderont pour moi un goût
particulier, celui des rencontres sincères. « (…) La lecture de tous les bons
livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles
passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en
laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées (…) »,
écrit
Descartes dans
Discours de la
méthode, et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé à la lecture
du texte.
« L’Art n’est pas fait pour plaire »(3)
Dans mon souvenir, l’arrière petite salle de la librairie est comme un peu plus
sombre, un peu plus étrange qu’à l’habitude mais peut-être mon esprit
était-t-il encore pris dans les limbes du rivage des Syrtes. Ce dont je me
souviens nettement, en revanche, c’est que la discussion débute avec ceux qui
n’ont pas pu entrer dans le roman. Que ce soit à la quinzaine ou la
cinquantième page, le texte les a laissés sur le côté. C’est bien
compréhensible et, d’ailleurs, ils s’en expliquent très bien. Par exemple, l’un
compare cette lecture à une visite, enfant, au
Louvre
: c’est superbe et grandiose mais qu’est-ce que c’est ennuyeux. On ne peut pas
les blâmer. Alors évidemment on s’impatiente et sous l’œil sourcilleux de
quelque connaisseur un peu condescendant.
Pourtant cette
non-lecture nous en apprend sur l’œuvre(4). En lisant
le texte, j’éprouve moi aussi cette impression d’admirer une fresque grandiose,
magistrale, vaguement surannée, peut-être même un peu affectée, de quelque
grand maître accrochée là à un mur devant moi ; le sentiment de contempler un
monde irréel, fantasmatique, fantasmagorique couché sur une toile et qui me
tient à distance, pour lequel je n’éprouve qu’une étrange empathie.
Mais plutôt que de céder à ce sentiment et malgré quelques moments de «
traversée du désert », j’ai pris le parti de persévérer : «
L’Art n’est pas
fait pour plaire. » Il n’est pas fait pour déplaire non plus, remarquez.
Il est d’un autre ordre. Pour ma part, je distingue ce qui me touche de prime
abord de ce qui fait l’Art, et si les deux se confondent alors c'est un
sentiment difficile à expliquer. A la lecture du texte, je n’ai pas eu à me
faire beaucoup violence car si l’œuvre littéraire est dense, complexe,
brillante, elle n’en est pas moins aussi très humaine.
Les (mes) reproches

Comme on s’en serait douté, le
texte n’est pas exempt de tout reproche et je commencerai par là. Le premier,
ce n’est pas tant ces longues phrases qui ressemblent à celles de
Descartes que le sentiment tenace de phrases parfois
surnuméraires. Le texte aurait peut-être gagné en efficacité à être
raccourci. Mais peut-être aussi est-ce l’effet d’une baisse de la concentration
car la structure des phrases est complexe. A voir.
Le second reproche est plus subjectif. Ainsi, autant les relations d’homme à
homme m’ont paru chaleureuses, naturelles et de franche camaraderie ; autant
les relations entre Aldo et Vanessa m’ont semblées plus distantes, plus
froides, plus « minérales » pour reprendre l’expression d’un critique. Vanessa
est le seul véritable personnage féminin du roman. C’est avec beaucoup de
pudeur que Gracq décrit la relation entre Vanessa et Aldo ; une pudeur
toutefois non dénuée de sensualité et ce dernier s’en trouve parfois très ému
et troublé (voir la scène sur le bateau). Mais la plupart du temps leur
relation reste très respectueuse et distante, plus distante encore que dans la
tradition romantique allemande me semble-t-il (à comparer avec
Les
affinités électives de
Goethe, par exemple).
Peut-être faut-il voir là l’effet du tempérament de la jeune femme à la
psychologie trouble et ambivalente, que Gracq rend avec beaucoup de subtilité,
et d’un travail sur le style. Les descriptions de Vanessa sont superbes et
admirables, néanmoins il m’a semblé qu’il y manquait quelque chose : on éprouve
finalement que très peu de sympathie pour elle. Mais, en y réfléchissant, sans
doute était-ce volontaire. D'autre part, je crois me souvenir que ce n’était
pas l’opinion de tous pendant la soirée et je ne veux pas m’attirer les foudres
des admiratrices de Vanessa en insistant plus qu'il ne faut sur le sujet. Bref,
il me semble qu’il y a quelques imperfections, quelques gaucheries dans ce
texte brillant qui contribuent comme à l’habitude à le rendre plus humain et
plus attachant.
L’amour de la langue
En revanche le nombre des qualités admirables du texte est incomparable.
L’amour de la langue en premier lieu. « Julien Gracq » : ce sont deux mots que
je me répétais parfois le soir au cours de la lecture, « Julien » et « Gracq ».
L’écrivain les a bien choisis ; ils sonnent à la perfection. Dans un entretien
au journal
Le Monde, Gracq expliquait que « Julien »
avait été choisi en référence au héros de Stendal, « Julien Sorel », et « Gracq
», comme l’a rappelé monsieur Désalmand, parce qu’il sonnait comme « Grecques
». De belles références. Mais ce dont je me souviens surtout c’est que le mot «
Gracq » est beau pour lui-même et sonne pour ainsi dire tout seul, c’est-à-dire
qu’il est très beau à prononcer. Voilà qui donnait le ton et, pour ma part,
j’ai lu le texte presque entièrement à haute voix, juste pour la beauté de la
langue.
L’humour
L’ironie légère, voire l’humour, sous la plume de Gracq n’est pas la moindre
des qualités de ce texte parfois oppressant. L’écrivain n’a pas son pareil pour
nouer une complicité subtile avec le lecteur. Il s’adresse à son intelligence,
s’amuse avec lui, le prend à témoin comme pour une conversation légère et
désinvolte, et sur un ton badin qui prendrait subitement l’air de rien un tour
désopilant et provoquant d’irrésistibles crises de fou rire. La phrase s’étire
intelligente, belle, prend tout son élan et s’arrête nette tandis que le
lecteur poursuivant en imagination dans sa lancée explose de rire. Ainsi écrit
Gracq et ici aussi se cache la littérature. Un professeur de français disait
que « le sourire est le rire de l’intelligence » et l’on sourit beaucoup en
lisant Gracq, et d’un drôle de sourire parfois. La citation est incomplète ; il
y a aussi un rire de l’intelligence, une joie d’être en intelligence avec le
texte et de converser avec l’auteur.

Alors que je tentais de
faire partager cela aux autres lecteurs, monsieur Désalmand a tiré de son
volume de la Pléiade tout barbouillé de traits de crayon un passage de
La littérature à l’estomac très à propos. J’ai acheté
ce petit volume, toujours aux éditions
José Corti. Le passage
me paraît si remarquable que je vous le reproduit entièrement : « Placé en
tête-à-tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans
règle et sans raisons, à la rencontre d’un être va se produire en lui : il «
aime » ou il « n’aime » pas, il est, ou il n’est pas,
à son affaire,
il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de
liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la
sensation du
stayer aspiré dans le remous de son entraîneur ; et en
effet dans le cas d’une conjonction heureuse on peut dire que le lecteur
colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité
exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent
égale des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le
souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement « couper les gaz »,
nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un
début de nausée et à cette sensation si particulière des « jambes de cotons ».
Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte
d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé :
au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce
qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec
parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour : si une certaine
résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. »
(pages 20, 21) Et bien, merci beaucoup monsieur Désalmand d’avoir retrouvé pour
nous ce passage.
L’espace et le temps
Si le texte de Gracq est très remarquable, c’est également par sa modernité.
Pendant la soirée, Hélène a justement remarqué que Gracq avait pris beaucoup de
liberté par rapport à la géographie. Ainsi nous apprend l’encyclopédie
Wikipédia « Syrte est une ville de Libye » et « la cité-État à laquelle
appartient Aldo s'appelle Orsenna et fait face au Farghestan : les noms
évoquant l'Italie, l'Asie centrale ou d'autres régions ». Si l’on se souvient
que Julien Gracq a étudié puis a été professeur de géographie, si l’on
considère également la manière avec laquelle il décrit toute la fascination
qu’exercent les cartes sur Aldo et la concentration intense avec laquelle son
jeune héros les étudie dans l’inoubliable « Salle des cartes », il devient
alors évident que le brouillage des repères géographiques ne procède pas du
hasard, mais bien au contraire d’une intention littéraire. A une maille plus
fine, il semble bien que les paysages eux-même varient fortement d’un lieu à
l’autre, à l’instar d’un climat par ailleurs très versatile. Le lecteur se
trouve ainsi déjà passablement désorienté. Au surplus, les repères temporels
sont également délibérément brouillés. Songez que les navires - combien au
juste ? - datent de la guerre avec le Fagherstan il y a près de trois siècles,
que l’on se déplace à cheval ou en carriole et que pourtant l’on perçoit des
bruits de moteur à explosion : « Un bruit de moteur s’éveilla dans l’après-midi
ensoleillée (…). » (page 138) Qui plus est, il semble bel et bien qu’il y ait
l’électricité : « (…) le rond d’une torche électrique dans le brouillard. »
(page 44) Tout conspire en fait à troubler le lecteur, à le désorienté et à
faire que progressivement et imperceptiblement sa raison lâche prise et
s’abandonne : une manière de
déréaliser le monde.
Ce traitement de l’espace et du temps comme non linéaire avec ses courbures,
ses singularités, ses discontinuités et enfin ses plis à la manière d’une carte
géographique (et temporelle, voire même psychologique) froissée, presque roulée
en boule, posée à même une table m’apparaît éminemment moderne. Il me semble
que de ce point de vue Gracq préfigure le
nouveau roman, notamment le
travail de
Alain Robbe-Grillet. De façon plus classique, le
brouillage des repères géographiques, climatiques, temporels autorise aussi
d’une certaine façon de rattacher le texte aux œuvres de l’
absurde.
Cette connexion finalement n’est pas si étonnante lorsque l’on sait par exemple
que
L’étranger, cité comme une œuvre de
l’
absurde, est considéré également par
Alain
Robbe-Grillet comme préfigurant le
nouveau roman : « Le ciel
était vert, je me sentais content.» Mais j’écris cela de mémoire et ces
lectures datent de plus d’une dizaine d’années.
Au cours de la soirée, Émilie a fait une remarque très intéressante concernant
certains archaïsmes, les latinismes par exemple, dans la langue de Gracq.
Effectivement, en plusieurs endroits du texte, je m’étais demandé si celui-ci
était écrit dans un français correct, même non usité. Elle a mentionné à titre
d’exemple la présence de plusieurs sujets dans une phrase avec un verbe au
singulier, mais là je m’avance peut-être un peu… Ces formes d’archaïsme et
l’emploi de mots désuets contribuent à déstabiliser le lecteur.
L’univers des
Syrtes
L’univers et l’atmosphère des Syrtes s’inspirent fortement du
romantisme
allemand. C’est un monde de pierres et d’eau, un « monde minéral » comme
le remarquait très justement un critique. Les descriptions de paysages sont
somptueuses. L’arrivée de Aldo sur le rivage des Syrtes baigné dans les brumes,
les dédales de l’Amirauté et la « Salle des cartes », le palais Aldobrandi à
Maremma et la chambre de Vanessa, le village abandonné de Sagra, l’île de
Vezzano, la nuit et l’orage sur la mer du Farghestan sont autant de tableaux
inoubliables. La jeunesse des héros, leur maintien, leur histoire, leur idylle
sont également éminemment romantiques, de même leur tempérament altier,
aventureux et solitaire.
Goethe eut été à son aise sur le
rivage des Syrtes.
Le rivage des Syrtes et le surréalisme
A propos du texte, j’ai évoqué le
nouveau roman, l’
absurde,
le
romantisme allemand. La liste serait incomplète si l’on omettait le
surréalisme. De prime abord je n’ai pas compris pourquoi la critique
évoquait le surréalisme, si ce n’est pour les liens qu’avait entretenu Gracq
avec
André Breton. Mais pendant la soirée littéraire Sylvie
nous a lu un passage pages 88 et 89 qui l’intriguait. Ce passage, je m’en
souvenais très bien et je n’y trouvais rien à redire étant donné que d’emblée
il m’avait semblé relever de l’esthétique pure et que le message sous-jacent me
paraissait somme toutes assez claire que je rapprochais des pages 79 et 80 du
texte de
Michal Govrin,
Sur le vif,
à tort ou à raison. En somme, peut-être deux façons différentes de décrire un
même état. Mais ce que je compris a posteriori c’est qu’en écoutant lire ce
passage - très bien lu d’ailleurs - Sylvie avait précisément mis le doigt sur
ce que j’appellerais le « moment surréaliste » de Gracq. A aucun autre endroit
du texte en effet le surréalisme ne surgit avec autant d’évidence.
Psychologie et communication non-verbale
La modernité de Gracq se retrouve également sur le plan psychologique. Les
scènes de dialogue sont impressionnantes de subtilité et d’intelligence, et
surtout le ton est juste. En cela elles contrastent avec l’étrangeté et
l’absurdité légère du monde des Syrtes. Au fil ténu des hésitations, des
atermoiements et des sous-entendus, le lecteur suit les pensées et les
variations de la psychologie des personnages. Gracq excelle alors à rendre la
complexité, la confusion et l’ambivalence des sentiments. Bien avant les
théories modernes, il est le maître de la communication
non-verbal et
cela est d’autant plus impressionnant que cette communication passe au travers
l’écrit uniquement. L’écrivain trouve dans la langue, le rythme, les
respirations, les silences, les non-dits, les gestes enfin, des ressources
insoupçonnées ; il fait dire à la langue de ces choses que l’on aurait cru
impossibles, que l’on aurait pas même imaginées.
En cela Gracq est assez proche d’un autre écrivain du
nouveau roman,
Nathalie Sarraute, car si la technique est différente,
l’intention me paraît identique : rendre le non-dit, faire éprouver au lecteur
tout ce qui passe entre les mots et s’écrit entre les lignes. Sur ce dernier
point et pour prendre un exemple trivial, on peut se référer à la minutie avec
laquelle Gracq nous décrit son héros décryptant le courrier officiel d’Orsenna.
Que ce soit dans l’intimité d’une pièce humide et minérale ou au grand air du
large balayé par les embruns, les personnages sont comme immergés dans un même
bain, dans une même soupe protoplasmique - je crois que l’expression est de
Nathalie Sarraute - les reliant les uns aux autres et il n’est
pas un mouvement, pas une hésitation sans qu’immanquablement une onde se
déclenche, se propage et avertisse les autres. On peut tout aussi bien dire que
le liquide dans lequel baignent les personnages - et dans lequel nous baignons
tous - est conducteur. Il est électrisé de décharges imperceptibles tenant en
alerte tous les protagonistes et bien loin dans les terres, et bien au-delà du
large. Il existe dit-on des poissons possédant un organe tel qu’il leur permet
de capter les variations de tensions électriques à des kilomètres dans l’océan
: les requins. Tout cela fermente et depuis longtemps comme dans les eaux
vertes et croupies entourant le palais Aldobrandi. Dans une telle atmosphère,
il eut été impossible que l’orage ne crevât pas. « Le rassurant de l’équilibre,
c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un
souffle pour faire tout bouger. »
La contrepartie objective de la communication
non-verbale, c’est la
rumeur : la rumeur qui enfle, grossi, se nourrit d’elle-même, monstre autophage
aux milliers de bouches avides, Léviathan. Comme le vent, on ne sait pas d’où
elle vient, ni où elle souffle exactement. Impalpable, inconsistante,
angoissante, fascinante enfin, la rumeur emporte tout et elle est souvent
prophétie auto-réalisatrice. Gracq la décrit minutieusement et encore une fois
très admirablement ; elle en devient un personnage que l’on recherche et que
l’on interroge.
Manipulation, auto-manipulation, pan
manipulation
On ne peut parler du
Rivage des Syrtes sans évoquer
le thème de la manipulation. Pendant la soirée, l’entreprise de manipulation de
Vanessa a été très justement remarquée. Le personnage de Vanessa est le symbole
de la femme manipulatrice, et c’est effectivement Vanessa qui conduit Aldo sur
l’île de Vezzano, et non sans user de son charme, pour lui désigner, l’air de
rien, du haut d’un tertre le volcan, le Tängri, à l’horizon mais à la manière
d’une cible. De même, il apparaît clairement au file du roman que ce n’est pas
un hasard si le jeune et aventureux Aldo a été envoyé en mission secrète sur le
rivage des Syrtes, et les révélations de Danielo à ce propos ne laissent aucun
doute : « (…) il était temps de seulement
hâter la venue… Le monde,
Aldo, fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié
qu’aux dépens éternels de sa sûreté. » Merci à Émilie d’avoir rappelé cette
citation.
Il y a manipulation ; Vanessa, le père d’Aldo, Danielo,… tous sont des
manipulateurs. Mais s’arrêter à ce niveau d’analyse ne serait pas rendre
justice à l’intelligence et à la profondeur psychologique dont fait preuve
l’écrivain, et s’il y a manipulation c’est avant tout auto-manipulation. Hélène
a ainsi tout à fait raison d’insister sur l’auto-manipulation comme thème
majeur et moteur de l’intrigue. L’écrivain montre ainsi comment se mettent en
place et agissent ses mécanismes. Il joue avec habilité de la fougue naïve de
son héros mêlée à des intentions plus inavouées et plus secrètement préméditées
pour faire avancer l’intrigue. Et l’influence de Vanessa, si elle est
indéniable, ne suffirait pas à elle seule à lui faire franchir le cap. Il
faudra en fait
quelque part la pression de tout un peuple en résonance
avec les aspirations du héros, et un tempérament fougueux et romantique pour le
faire passer à l’acte.
Aldo a bien ce caractère de la jeunesse que Marino lui prête et redoute, et qui
finalement l’amène à réaliser ce qu’il désir le plus de transgression. Au-delà
du travail préparatoire de Frabrizio, Vanessa et d’autres, c’est bien son
tempérament, sa fougue qui l’emporte et lui fait franchir la ligne. En
revanche, l’impressionnant entretien avec l’émissaire du Farghestan laisse peu
de doutes, voire aucuns, quant aux intentions profondes d’Aldo. Cependant il ne
peut assumer seul cette responsabilité écrasante, aussi il se cherche-t-il des
justifications auprès de Vanessa, Fabrizio et surtout du vieux Danielo. On peut
dire alors qu’il est de pleine
mauvaise foi. Gracq s’en amuse.
D’ailleurs ceux-ci, Danielo notamment, assument leur part de responsabilité, et
le comportement d’Aldo, sa mauvaise foi en même temps que son aveux de
faiblesse, ne laisse pas de les agacer. Aldo était bien seul au moment du choix
et lui seul a présidé à la destinée d’Orsenna. Pendant l’entrevue décisive
entre Aldo et l’émissaire du Farghestan, ce dernier fait également preuve de
mauvaise fois car enfin comme le demande très justement Aldo : D’où vient la
rumeur ? On se rejette mutuellement la responsabilité de la crise mais il est
manifeste que l’on cherche à en découdre.
A posteriori, il s’avère qu’effectivement Orsenna se rangeait ou s’est rangé -
Gracq laisse entendre que les esprits ont été préparés (manipulation) et que
toute façon ils n’attendaient que cela (auto-manipulation) - derrière la
décision d’Aldo, sauf Marino plus expérimenté et au péril de sa vie ; que cette
responsabilité écrasante s’est trouvée progressivement diluée entre de
multiples acteurs - procédé politique bien connu - afin que la décision soit
prise et que les événements s’accomplissent :
la marche de l’Histoire.
Dans le monde croupissant d’Orsenna personne n’est complètement innocent ou,
pour le dire autrement, tout le monde est plus ou moins complice. Accablés par
des siècles d’immobilisme et de lente putréfaction, les anciens eux-mêmes
appellent la guerre de leurs vœux : ils s’en remettent aux jeunes.
Le rivage des Syrtes, c’est avant tout le roman de la
pan manipulation, et sur ce thème et celui de la guerre, le texte est
d’une actualité effrayante : on touche là à la nature humaine.
Vers la fin de la soirée, nous nous sommes interrogés sur la postérité de
l’œuvre de Gracq. Avec le recul, je dirais qu’étant entré dans la
Bibliothèque de la Pléiade de son vivant, on peut penser qu’il
aura assuré une certaine postérité. Sera-t-il lu pour autant ?

Ecrire sur
Le rivage
des Syrtes, c’est tenter un exercice comparable à celui de
décrire un tableau cubiste à une personne mal voyante. On peut en donner
l’idée, les couleurs dominantes mais le décrire dans le détail n’a pas de sens.
Dans la géographie, la temporalité, la psychologie des personnages, il y a
quelque chose de subtilement absurde, d’inachevé. Certains on crut reconnaître
dans ce texte
Le désert des Tartares français. L’idée
vient naturellement à l’esprit dès les premières pages mais au final il semble
que ce soit une fausse bonne comparaison. Ainsi on pourrait être amené à penser
que Gracq s’est nourri de
Dino Buzzati (c’est improbable), de
l’
absurde (pourquoi pas), du
nouveau roman (encore balbutiant
à l’époque), du
surréalisme (c’est sans doute vrai), du
romantisme
allemand (c’est très vrai). Mais je crois que ce serait sous estimer
l’inventivité et la créativité de l’écrivain, la profonde originalité de son
oeuvre. Je préfère penser que tous ces courants faisaient partie de sa culture,
de son imaginaire, voire même pour les aspects les plus avant-gardistes
étaient, comme on dit parfois,
dans l’air du temps. Le génie de Gracq
c’est d’avoir admirablement repris tous ces éléments à son compte, qu’il s’en
soit inspiré ou qu’il les ait réinventés, dans une composition magistrale,
subtilement originale et inoubliable.
Julien Gracq est un maître de la langue, de ceux qui par une
grâce presque incompréhensible parviennent à un certain point de l’écriture à
dire l’indicible. Il serait vain de tenter d’en dire davantage sur ce point :
il faut vivre cette expérience, il faut l’éprouver surtout. Le miracle de la
littérature, c’est de nous sortir de nos voix solitaires et reconnaître
d’autres voix toutes aussi attentives.
« J’écris comme tout le monde, en commençant par le début et en finissant par
la fin »,
Julien Gracq
Le texte est complexe et son interprétation sujette à caution. Cela d’autant
plus vrai qu’à titre personnel je découvre cet auteur et que je n’ai fait
qu’une seule lecture du texte. Vos commentaires par rapport au texte et à la
soirée en générale sont d’autant plus les bienvenus. :-)
(1) Cette phrase m’a un jour foudroyé mais je n’ai pas noté qui en était
l’auteur.
(2) Jean-Claude m’a gentiment transmis l’adresse et vous pourrez les consulter
en suivant ce lien,
quelques critiques
de Gracq (le lien s'ouvrira dans une autre fenêtre).
(3) Je n’ai pas noté non plus de qui était cette citation.
(4) Voilà un cas d’école à soumettre à
Pierre Bayard, auteur
d’un essai très intéressant,
Comment parler des livres que l’on a
pas lus ?
Ce point de vue sur le texte est éminemment
subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner
votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter
une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les
commentaires !