Blog littéraire Attrape-Coeurs (littérature française et étrangère, critiques, auteurs)

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Tag - Dinaw Mengestu

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samedi 22 mars 2008

Photos du salon du livre

Après le récit de la visite, voici les photos du salon du livre. Les photos sont le reflet du parti pris de la visite : une promenade dominicale au hasard du salon. Vous en saurez plus si vous lisez le billet précédent. Pour voir les photos depuis le blog littéraire Attrape-cœurs suivez le lien photos du salon du livre (les photos s'afficheront dans une autre fenêtre). Bonne visite !

Anna Gavalda dédicace son livre

vendredi 21 mars 2008

Promenade au salon du livre

Samedi soir, après le départ de Katarina Mazetti et de Lena Grumbach, juste avant de nous quitter, nous avons convenu de nous retrouver le lendemain au salon du livre. Aujourd'hui, je rejoins donc Erika et Elisabeth à 13h00 au lieu de notre rendez-vous. Mais plutôt que de faire la chasse aux conférences et aux écrivains, je choisie de déambuler dans les allées du salon comme pour une promenade dominicale. Voici le récit de cette promenade sur le blog littéraire Attrape-cœurs.

Depuis mon entrée dans le salon, je suis pris d’une sorte de fascination par l’étalage de tous les stands, une fascination somme toute assez factice de carton et de contre plaqué. Je suis frappé par la ressemblance avec le salon du deux roues. Le salon du livre est un salon comme les autres. Justement, cela ne devrait peut-être pas être un salon comme tous les autres. Les auteurs en rang d’oignon encartés dans les stands de leurs éditeurs et signant à la chaîne, ça fait une impression étrange. C’est un peu dérangeant. Le mythe de l'écrivain en prend un coup. Cela étant dit, pour le lecteur le salon est l'occasion de rencontrer son auteur fétiche et, s'il est chanceux, d'échanger quelques mots avec lui. Le passionné de littérature quant à lui se rendra de préférence aux conférences et aux débats publics organisés avec les écrivains. En conséquence, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même si je ne fait pas de cette visite une expérience culturelle, voire littéraire. Mais mon parti est pris, ce sera une promenade !

Dinaw Mengestu Le premier écrivain que je rencontre c’est Dinaw Mengestu, encarté (si vous ne connaissez pas cet auteur, vous pouvez consulter le billet consacré à son premier roman). Il sera là de telle heure à telle heure. Etrangement, c’est Stepha dans son épicerie que je vois. Ça commence bien ! Sans doute la fatigue. Il n’y a pas de file d’attente mais des lecteurs viennent à lui à un rythme régulier. Je reste à distance, je prends des photos, j’avance, je recule, j’hésite un peu à la manière d'un homme entre deux mondes. Au bout d’un moment, je finis par me sentir comme Stepha regardant Joseph à travers la vitrine du restaurant. De mieux en mieux ! C’est peut-être, sans doute, sans aucun doute, injustifié, et même déplacé. Il doit être sacrément heureux d'être là ! Tout à mon trouble, je m’en vais en me disant que je reviendrais plus tard lorsque j’aurai les idées claires. Je me trouve un peu ridicule. Mais tout de même, dans la façon dont les éditeurs affichent leurs auteurs, il y a quelque chose d’incorrect. Clairement la rencontre manque de convivialité. Mais j'en fais sans doute un peu trop et peut-être ma gêne vient-elle du décalage par rapport aux rencontres organisées à la librairie et auxquelles je me suis habitué.

Anna GavaldaLibre, je poursuis plus avant dans les allées et m’arrête au gré des attroupements. C’est ainsi que je croise Anna Gavalda courbée sur sa petite table. Une foule impressionnante gardée par des barrières se presse. Ceux qui ne suivent pas la queue qui s’entortille sur elle-même devant l'auteur peuvent s’approcher par un côté. De là il est possible de photographier l’écrivain à loisir. Et donc, je suis précisément là et je l’observe… Je l’observe, je la photographie, je l'observe... Je la regarde travailler courbée sur les livres. Le poigné droit qui tient le stylo à autographe prend appuie sur un exemplaire de La consolante et dédicace un autre. Elle est concentrée, fronce légèrement les sourcils et, de temps en temps, échange le stylo à autographe pour le pinceau ou le crayon de couleur. Lorsqu’un homme tout droit sorti de l’un de ses romans, un personnage gavaldien donc, se présente et lui tend son exemplaire, elle échange quelques mots avec lui et prend son livre respectueusement ; lorsque ce sont des enfants rieurs qui s’approchent, elle s’anime et plaisante avec eux. Combien de temps lui faut-il pour tracer une dédicace... Trois, cinq, dix minutes ? A chaque fois, le même rite se répète presque à l’identique. Impressionnant. Il y a quelque chose comme de la dévotion dans la répétition de ses gestes que l'on imaginerait sans peine se poursuivre jusque tard dans la nuit.
J’ai lu Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part alors que j’avais une bonne grippe. Puis j’ai tenté Ensemble, c’est tout, deux fois, mais je n’ai jamais dépassé les quatre vingt premières pages. Toutefois il faut bien avouer dans le paysage littéraire Anna Gavalda a une place à part. Elle a la réputation d’être un auteur atypique, hors norme, un peu à contre courant ; autrement dit nature. Par exemple, elle écrit un livre tous les trois ans. Un scandale ! Une hérésie de nos jours ! Veut-elle la mort des éditeurs ? Autre exemple. J’ai lu que, échaudée, elle refuse de donner des interviews autrement que via Internet ! A contrario, il existe bien un véritable lien d’amitié entre elle et les libraires. On trouve quelques anecdotes à ce sujet. Mais moi, ça ne m’étonne pas qu’elle soit la copine des libraires ! Le succès de ses livres s’explique en partie par le bouche à oreille et le travail de promotion impressionnant qu'ils ont fait. Et puis, un gros livre qui se vend comme des petits pains, les libraires vont pas s’amuser à en dire du mal ! La littérature, c’est bien mais ça ne fait pas vivre. Alors, vous comprenez, il y a peu, Anna Gavalda, je serais bien allé la voir pour lui tenir ce discours : « Ecoutez, Madame, vos histoires, elles sont gentilles mais c’est la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E qu’on assassine ! » Rien de moins.

Anna GavaldaVoltaire a écrit qu’il est plus facile de tuer un homme de loin que d’abattre un cheval de près. Et alors que je me tiens là à quelques mètres de l’auteur... mon discours m’apparaît..., non pas d’une bêtise absolue, mais décalé, hors de propos. A la regarder courbée sur sa petite table, il est difficile de douter qu’elle écrit selon sa nature. La L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E n’est pas le propos de Anna Gavalda - et, comprenons-nous bien, je ne cherche pas à l’offusquer en écrivant cela. Ce que je veux dire, c'est que parler ainsi n’a peut-être tout simplement pas de sens. Le propos de Anna Gavalda, c’est les gens. Pas les gens de Dublin, ni de Pékin ; non, les gens du RER A et de la ligne 13. Elle fait partie des auteurs que j'appellerais "humaniste" (au sens défini dans le billet consacré à La chaussure sur le toit). Et elle ne se contente pas de décrire ces gens, de s'en servir comme modèle ; elle écrit pour ces gens, les gens du quotidien, de tous les jours, les anonymes, vous, moi. Ceux qui ne se préoccupent pas de ce que peut bien être ou ne pas être la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E mais qui trouvent un réconfort dans ses histoires. Et encore suis-je persuadé que l’on peut être féru de littérature et trouver un intérêt à lire Anna Gavalda moyennant un peu de tolérance et de curiosité. Sylvie et Erika ont raison. Les gens aiment Anna Gavalda parce qu’ils se reconnaissent dans ses romans. A sa manière, elle aide à surmonter le quotidien, à le rendre supportable, tout en lisant ! Ainsi, les romans de Anna Gavalda ne sont pas simplement divertissants ; d’une certaine façon ils sont réconfortants. Nous partageons tous le même quotidien. D'une certaine façon, on est ensemble, c’est tout. Et puis, comme le rappelle Gilles, découvrir cet auteur c’est aussi une manière de venir à la lecture.
Je me repasse mes pensées dures d'avant la rencontre et, en promenant mon regard sur la file des gens qui attendent leur livre à la main, une bouffée de honte m’envahie. Je prends encore quelques photos et poursuis mon chemin.

Les Allusifs Je passe devant l’éditeur les Allusifs. Le stand est tapissé des couvertures des livres aux maquettes vintage. Sur les couvertures au format régulier, des images désuètes s’affiches dans des couleurs contrastées. Sur le stand, je dis tout le bien que je pense du Cochon d’Allemand (sur le roman, voir ce billet) et de la maquette de couverture. En retour, on me donne un conseil de lecture, Le jour des corneilles. Un père et son fils dans l’obscurité d’une forêt, un père qui se raconte dans une langue archaïque… Un livre que l’on ne conseille pas à tout le monde. J'indique l’adresse du blog avec le billet sur Knud Romer et poursuis.

Bernard WerberPlus loin, j’aperçois Bernard Werber, lui aussi encarté. Je ne m’attendais pas à cette rencontre. J’ai un souvenir nostalgique de la lecture de son roman Les fourmis. Voilà typiquement un roman qui a participé à me faire aimer la lecture, et plus. Oui, je crois que l’on commence par aimer la lecture, puis la littérature. Comme les photographes se pressent autour de lui, il interrompt sa dédicace, et, tout en souriant, balai du regard les appareils photos de gauche à droite, puis de droite à gauche. La photo est réussie. Heureux de cette rencontre fortuite, je poursuis ma route dans les allées du salon.

Duong Thu HuongPar hasard, je croise Duong Thu Huong, l’auteur de Terre des oublis, finaliste en 2006 pour le Fémina et lauréat du Grand Prix des lectrices de Elle. Un livre qui m’a été chaleureusement recommandé plusieurs fois par des lecteurs éclairés. A ce moment là, personne ne lui prête attention et la file qui s’étire devant elle est pour un autre auteur. Je coupe la file, me poste à quelques pas devant elle assise derrière sa table et la photographie sans un mot. J’avais aimé son romam Histoire d’amour avant l’aube. Je l’ai lu pendant ma période Viet Nam alors que je revenais de ce beau pays à l’histoire cruelle (c’est un euphémisme). Avec Nguyên Huy Thiêp, Anna Moï et elle, j’avais prolongé le voyage.

Philippe Grimbert Au détour d’une allée, c’est Philippe Grimbert qui dédicace. Nous l’avions rencontré à la librairie au moment de la sortie de son très bon roman Un secret (et bien avant qu’il ne reçoive le Goncourt des lycéens !) Je crois me souvenir que son texte avait fait l’unanimité. Nous étions très fébrile à l’idée de le rencontrer et nous avions passé une très bonne soirée en sa compagnie et celle de sa femme.

Olivier AdamOlivier Adam signe au stand de l’Olivier. Nous l’avions également rencontré à la librairie à l’occasion de la sortie de Falaise. Je n’avais pas lu le roman mais la discussion et la lecture d’extraits m’avait amené à lire Passer l’hivers. J'avais beaucoup aimé. J’étais aussi allé voir Je vais bien ne t’en fait pas au cinéma. Et j'ai aimé également. Ce soir là, nous avions terminé la deuxième partie de soirée au café, chez Elyette. Aaron Appelfeld, dont l'excellent roman Histoire d'une vie avait fait l'objet d'une de nos soirées, n'est pas présent sur le stand à ce moment là... Mais, depuis dix minutes, une voix féminine résonne dans le salon et informe les visiteurs qu’ils doivent évacuer pour des raisons techniques. Au troisième appel, une sirène inquiétante au rythme mécanique et lancinant prend le relais accompagnée d’une voix qui se veut féminine non moins mécanique, non moins inquiétante. Sur le stand quelqu’un vient informer Olivier Adam qu’il faut évacuer le salon. Il est déçu, réellement. Il s’excuse, interrompt sa dédicace et se lève.

Sur le parking, les gens attendent la réouverture des portes. Police, équipe de déminage, tout se met en place. J’aperçois Philippe Grimbert qui circule entre les gens à grandes enjambées le téléphone à l’oreille. Maintenant, dehors, ne restent plus que ceux qui ont laissé leurs affaires dans le salons et les plus courageux. Pour ma part, c’en ai assez ; je décide de rentrer. Je n’aurais pas revu Erika et Elisabeth de toute la visite !

Je suis assis dans une rame du métro. Cela n’aura pas été un salon du livre très culturel, à la rencontre des écrivains israélien. Je me rattraperai en lisant le roman de Michal Govrin, Sur le vif. Mais j'ai passé un bon moment à voir ou à revoir tous ces écrivains et à les prendre en photo.

Je ne vous l’ai pas raconté plus haut mais tout à l’heure, dans le salon, par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé à nouveau devant Anna Gavalda, exactement au même endroit. Je l’ai à nouveau observée courbée au dessus de sa table d’écolier, incrédule. Assis sur la banquette alors la rame du métro s'enfonce dans le tunnel, je me dit que si un jour me prenait l'envie d'écrire une nouvelle avec une héroïne comme Anna Gavalda, vraiment, je l’intitulerais La désarmante.

lundi 28 janvier 2008

Dinaw Mengestu aime la librairie et les amis de la librairie !

Extrait Dinaw Mengestu et L'Attrape-CoeursDans le supplément du Nouvel Obs du 17 Janvier 2008 se trouve une interview de Dinaw Mengestu. A l'issue de l'interview, l'écrivain est invité à donner la liste de ses lieux préférés à Paris. Parmi ceux-ci la librairie !

Extrait :
"J'aime... (...)
L'Attrape-Coeurs
« Cette librairie m'avait été recommandée par mon éditeur. J'étais à mille lieues d'imaginer à quel point les gens y sont d'une gentillesse absolue et d'une passion éclairée. »"

Alors là, je dis bravo les libraires et les amis de la librairie !

Le roman de Dinaw Mengestu, Les belles choses que porte le ciel, a remporté le Guardian First Book Award à Londres. Il a également remporté le Prix du meilleur premier roman étranger en France.

Retrouvez l'intégralité de l'article en suivant le lien "Dinaw Mengestu Intercontinental".

samedi 26 janvier 2008

Les belles choses que porte le ciel, Dinaw Mengestu, 4/5

Les belles choses que porte le cielVoici quelques mots sur le premier roman de Dinaw Mengestu, Les belles choses que porte le ciel, édit. Albin Michel
.
Les belles choses que porte le ciel
, c’est le titre du beau roman doux-amer de Dinaw Mengestu. Dans ce premier roman l'auteur décrit la vie au quotidien de trois réfugiés politiques africains aux États-Unis et plus précisément dans cette ville étrange qu'est Washington. Stépha Stéphano, l'éthiopien et héros du roman, Kenneth, le kenyan et Joseph, le congolais tuent le temps à jouer aux cartes devant l'épicerie miteuse de Stépha. Mais leur grand - et un peu macabre - jeu c'est de se questionner à tour de rôle sur les dictatures Africaines. Les allusions aux coups d'État militaires ponctuent le récit et nous font revivre l'histoire chaotique du continent Africain. Mais le temps passe et le quartier de Logan Circle se transforme. Une femme, Judith, et sa fille, Naomi, emménagent dans la maison en face l'épicerie de Stepha. Une relation s'installe entre le trio. Après dix-sept années passées aux États-Unis pour Stépha c'est l'heure du bilan.

Des pays accueillent, c'est tout à leur honneur, des hommes et des femmes dont l'existence pour des raisons politiques est compromise dans leur pays d’origine. Mais nous sommes nous déjà interrogés de savoir quel était le destin de ces gens ? De ce que devient leur vie dans leur pays d'accueil ? Du regard qu'ils portent sur la société ? De leurs difficultés ? Bref, de ce qu'ils éprouvent ? C'est ce que Dinaw Mengestu nous donne à lire dans son premier roman. Des « enfants de la révolution » (titre initial du roman) des premiers mois aux États-Unis, de leurs ambitions, de leurs rêves que reste-il dix-sept ans après ? « Lors des premiers mois en Amérique, Joseph avait appris par cœur le discours de Gettysburg écrit sur les murs du mémorial et il avait passé plusieurs nuits sur les marches pour regarder le soleil se lever. Cela fait des années qu'ils ne sont pas revenus voir ces monuments, et qui pourrait leur en tenir rigueur ? La réalité a pris le dessus et ils ne s'en sont pas encore remis, ni l'un ni l'autre. » L'auteur n'est pas dupe et sans doute ses personnages étaient-ils coupables d'un optimisme naïf. Il n'empêche que derrière les sourires pleins de réussite que vous tendent les panneaux publicitaires des universités la réalité est dure à avaler.

En suivant Stepha, nous découvrons des éthiopiens enfermés dans le repli communautaire, incapables culturellement d'affronter la réalité de leur pays d'accueil ou n’en ayant pas la volonté ou la possibilité ou même l’idée. C'est la description de l'immeuble éthiopien dans la banlieue de Washington. Stepha, Kenneth et Joseph ont choisi de couper les ponts avec leur communauté, non sans provoquer la réprobation, et de tenter leur chance. La confrontation à la réalité est une expérience amère.

Stepha est l'anti-héros. Il n'a pas réussi à faire décoller son commerce qui vivote dangereusement ; pire peut-être, il n'en a même pas eu l'ambition. Rêveur, observateur, dilettante, il n'incarne pas vraiment le rêve américain : « Il y a ceux qui se réveillent chaque matin prêts à conquérir la journée, et puis il y a ceux d'entre nous qui ne se réveillent que parce qu'ils y sont forcés. » Dans le quartier de Logan Circle, Stepha se sent chez lui. « J’aimais cette place à cause de ce qu’elle était devenue : la preuve que la richesse et le pouvoir ne sont pas immuables, et que l’Amérique n’était pas toujours aussi grandiose que cela, après tout. Le quartier, et par extension la ville, avait décliné, et chaque jour je pouvais le voir et l’entendre de la fenêtre de mon salon. » Kenneth incarne davantage l'american dream. Il est allé au bout de ses études d'ingénieur. Il a un travail, une voiture, des costards. Mais le rêve tourne court. Il travail jusqu'à la déprime pour un boss qui empoche les bénéfices. Ses plaisanteries sont sarcastiques, son rire sardonique. « J’essayais toujours de ne pas être là quand il rentrait du travail. Je ne pouvais supporter de le voir assis, gelé, inerte, dans un fauteuil de jardin en plastique près des portes vitrées, buvant bière sur bière, tortillant ses orteils dans ses luxueuses chaussettes de laine. » Joseph lui s'est perdu dans des études improbables. Il n'est plus porteur de valises, il est serveur dans un restaurant huppé.

Le regard que portent ces personnages sur le nouveau monde nous renvoi l'image crue de notre quotidien. L'oncle de Stepha l’a mis en garde : « Personne, ici, ne te donnera rien pour rien. Cela ne se passe pas comme ça, en Amérique. Les gens ne te donneront quelque chose que parce qu'ils pensent qu'ils auront quelque chose en retour. » Autre exemple : « Quatre étudiants - un blanc, un Noir, un Asiatique et un Hispanique traversent la pelouse en souriant, leurs livres à la main. Après dix-sept années passées ici, je suis au moins certain d'une chose : c'est dans la publicité que cette idée progressiste de l'Amérique marche le mieux. » Il y a un gouffre entre les idéaux et la réalité que les réfugiées doivent intégrer. C'est un choc culturel qu'ils doivent apprendre à surmonter et parfois à leur dépend.

A ces différences culturelles s'ajoute l'humiliation qu’éprouvent au quotidien ces exilés souvent issus de classes dirigeantes ou aisées. A différents endroits du livre, Dinaw Mengestu met en exergue cet aspect : « En dépit de ce qu'il a pu dire dans le passé, j'ai toujours su qu'il n'a jamais voulu que Kenneth et moi mettions un pied au Colonial Grill pendant qu'il [Joseph] y travaillait. Je ne m'étais jamais douté qu'être simplement vu là était peut-être déjà trop dur. Il tente de me sourire, mais le résultat paraît forcé. C'est une grimace et non un sourire, le genre d'expression que vous décocheriez à quelqu'un qui vient de vous faire une remarque blessante que vous essayez de digérer. » Le ton est juste, que dire de plus ?

Mais le plus douloureux de cette histoire c'est peut être lorsque, page après page, prend forme comme une évidence que ces trois personnages sont dans l'incapacité complète de se construire, de faire leur vie. Tous les trois ont suivis des chemins différents mais, comme rattrapés par une force irrésistible, se trouvent au même point dix-sept ans après leur arrivée sans avoir rien fait de leur vie. Pour Stepha le salut semble venir lorsque Judtih et sa fille Naomi s'installent dans le quartier. De très beaux passages prennent forme. Lorsque Stepha fait la lecture à Naomi dans son épicerie, pendant ces instants volés, il se sent exister. « Nous deux, un homme adulte, et une fille assez jeune pour être sa fille, assis dans une épicerie, par une matinée d'hiver, pour lire un roman ensemble. Je m'efforçais de ne pas trop y penser, de me contenter de vivre le moment présent, mais c'était impossible. Chaque fois que je levais les yeux sur elle, je prenais conscience de la perfection de l'instant. » Plus loin : « Parfois, pendant que je lisais, Naomi posait la tête contre mon bras ou sur mes genoux et restait ainsi, éveillée et attentive, jusqu'au moment où elle était forcée de bouger. Cela suffisait pour me montrer comment on pouvait désirer tellement plus de la vie. »

L’auteur a un sens aigu de l’observation et donc de la description, et les tableaux qu’il brosse - la maison de Judith, sa façade, son intérieur, le quartier - sont remarquables de sensibilité. « Son toit de tuiles à la couverture élaborée, qui pelait comme une peau trop sèche, trouvait un rappel dans les volets qui tenaient toujours, par entêtement, aux fenêtres ornées de délicates moulures, lesquelles, avec leur structure arrondie sur le sommet, ressemblaient à des yeux de dessin animé, posés de chaque côté de la façade. (…) Il y avait un triste bout de pelouse devant, ainsi qu’une clôture de métal rouillée, avec une porte qui tenait à peine sur ses gonds. » Nous contemplons le monde à travers les yeux de Stepha (les yeux de l'auteur ?).

Mais peut-être ce qui émerveille, ce qui impressionne le plus dans l'écriture de Dinaw Mengestu c'est surtout son aptitude à rendre les moindres variations, dans les paysages bien sûr, mais aussi dans les paroles, les gestes, les attitudes. Rien n'échappe à l'auteur des émotions de ses personnages. Elles nous sont restituées dans toute leur pureté, pureté au sens de spontanéité ou animalité. Ces descriptions fugaces, ciselées émaillent le texte et donnent tout le sens et toute la dimension tragique à l'intrigue, et toute la force de conviction à la thèse que défend l’auteur. Rien n’est plus juste, ni plus dramatique que le trouble de Stepha lorsque Judith le blesse involontairement, de même que les conséquences qui s'en suivent.
« - Pourquoi avez-vous dit cela ? lui demandais-je.
- Pour plaisanter, dit-elle. Vous savez bien ce que je veux dire.
Et je la crus ; c’était une simple plaisanterie, et qu’elle l’ait dite ou pas avec la moindre arrière-pensée n’avait aucune importance. Je me voyais tenter de me montrer à la hauteur lors de dîners de famille ou bien de fêtes, avec comme résultat l’échec systématique. Combien de fois devrais-je me regarder dans le miroir et me comparer à Judith ? Je pourrais continuer à me surveiller indéfiniment et même y trouver une certaine consolation, mais je voyais là qu’il suffirait d’un moment fugitif de scepticisme de sa part pour confirmer toutes mes failles, pour valider tous mes doutes et me renvoyer en courant dans le coin d’où je venais. Nos insécurités sont bien trop profondes et bien trop importantes pour être facilement évacuées, et Judith, sans le savoir, avait touché le nerf central dont j’étais réticent à admettre l’existence, mais un nerf qui, stimulé, envoyait une onde soudaine de honte et d’humiliation sous laquelle tout le reste s’écroulait. »

Cette mécanique psychologique décortiquée, mise à nue est admirable de justesse et de maturité. La logique des émotions est le ressort implacable de cette tragédie humaine.

Dans un texte riche, Dinaw Mengestu nous conte l’histoire de trois hommes déracinés qui se démènent pour vivre, en vain. Malgré quelques faiblesses, qui ajoutent au charme et rendent le récit plus humain, beaucoup de réfugiés (et d'autres) se reconnaîtront dans ce beau roman qui lève le voile sur un pan de la réalité que nous ignorions, auquel nous ne prêtions pas attention. Le texte est juste, la démonstration impressionnante et émouvante : « Un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul ». Ces gestes, ces regards, ces moments fugitifs, imperceptibles, décisifs où le monde nous échappe, vacille et bascule sont tout le talent de Dinaw Mengestu, ces belles choses que porte le ciel. Dinaw Mengestu est un auteur talentueux et prometteur. Vraiment, merci et bravo !

Traduit de l'américain par Anne Wicke

A parte :
Les belles choses que porte le ciel, c'est aussi un roman sur Washington. J’ai eu la chance de visiter cette ville et j’ai souri plus d’une fois à la perspicacité de l’auteur. C’est une ville administrative de musées et de fonctionnaires et dont le centre est vidé à la nuit tombée. En hivers, à huit heure le soir vous pouvez marcher seul sur le Mall ou ses abords sans rencontrer âmes qui vive accompagné seulement par les sirènes hurlant quelque part dans la ville – une ambiance surréaliste pour prendre des photos. Je me suis également retrouvé à Georgetown, le quartier français. Dans le métro, les larges couloirs sont bétonnés, gris, aseptisés, déshumanisés. Washington n’est pas une ville très grande malgré ce que l'on pourrait croire. « Il faut moins de quinze minutes au train pour quitter la ville. C’est ça, le sale petit secret de Washington. (…) Comme le dit la blague, tout ceux qui ont vécu ici un certain temps souffrent d’un inévitable complexe d’infériorité, la taille n’étant pas le moindre des éléments constitutifs de ce complexe. »

Un soir, j'ai pris le taxi pour rentrer à l’hôtel. Un homme d’origine africaine conduisait. Il a fait la conversation. Ainsi j'ai appris qu'il allait bientôt être propriétaire de son taxi et qu'il ne faut pas se promener la nuit seul du côté du Mall : "C’est dangereux". Je l'ai cru sur parole. Depuis Les belles choses, je me demande quelle pouvait bien être l’histoire de cet homme.

Note :
Les belles choses que porte le ciel, premier roman de Dinaw Mengestu, a remporté le Guardian First Book Award à Londres. Il a également remporté le Prix du meilleur premier roman étranger en France.


Quelques liens pour poursuivre :

Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !

vendredi 11 janvier 2008

Book photo de la soirée avec Dinaw Mengestu

A l'issue de la soirée consacrée à la lecture de Amour défendues d'Alyssa York, j'ai présenté le book que j'ai fait à partir des photos de la rencontre avec Dinaw Mengestu. C'est un book photo en noir et blanc. J'étais un peu à l'Ouest et je n'ai pas eu l'idée d'en proposer des exemplaires aux amis de la librairie.

Il y a trois book en commande et comme je dois refaire la maquette (j'ai vérifié, celle-ci est perdue après chaque commande), c'est l'occasion ! Le prix du book, c'est le coût de production plus les frais de port, soit un peu plus de 35 € le book (25 pages). Je passerai à la librairie déposer les books commandés dès que je les aurais reçus. Pour celles et ceux que cela intéresse, laissez un commentaire à la suite du billet en précisant le nombre d'exemplaires.

mardi 1 janvier 2008

Meilleurs vœux pour cette nouvelle année !

Les amis de la librairie vous souhaitent leurs meilleurs vœux pour cette nouvelle année, une année pleine de rencontres et de bons livres !




Dans Les belles choses que porte le ciel, Naomi, Judith et Stepha partent un soir pour une promenade dans Washington: "Après dîner, nous sommes allés jusqu'au Mall dans la voiture de Judith pour aller voir l'arbre de Noël National. Une idée de Judtih. Elle a dit qu'elle voulait quelque chose qui lui rappellerait que Noël n'était qu'à une grosse semaine de là. Des centaines de badauds entouraient l'immense sapin lorsque nous arrivâmes, comme s'ils s'attendaient tous à ce que cet arbre fasse un peu plus que se dresser là dans le noir avec ses lumières clignotantes. Je soulevais plusieurs fois Naomi à bout de bras, afin qu'elle puisse mieux voir. Judith glissa son bras au creux de mon coude et nous fîmes tous les trois le tour de l'arbre, une fois, deux fois."

Voici l'arbre de Noël -National- en forme de carte de vœux. Derrière l'arbre, c'est le Mall avec le Washington Monument et, de l'autre côté de l'appareil photo, c'est la Maison Blanche (la photo a été prise hivers 2005).

samedi 15 décembre 2007

Rencontre avec Dinaw Mengestu

Jeudi 13 décembre les amis de la librairie ont eu l'immense plaisir de rencontrer de Dinaw Mengestu à l'occasion de la sortie en France de son premier roman Les belles choses que porte le ciel (The Beautiful Things That Heaven Bears). J'ai manqué la première partie de la soirée :'( mais j'étais là pour la seconde et avec mon appareil photo ! Une fois de plus les amis de la librairie ont été très bons et se sont même surpassés comme vous pourrez le voir en suivant les liens galerie photo (la galerie photo s'ouvrira dans une autre fenêtre) et galerie photo noir et blanc.

Il reste à remercier Sylvie et Erika pour avoir organisé cette soirée, Francis Geffard, directeur de la collection Terres d'Amérique chez Albin Michel, pour avoir rendu possible cette rencontre et Dinaw Mengestu pour sa gentillesse et sa bonne humeur.


Dinaw Mengestu de trois quart

Amis de la librairie


dimanche 9 décembre 2007

Les cinq ans de la librairie en photo

Au mois d'octobre, la librairie célèbrait ses cinq ans. Carole Martinez et Dinaw Mengestu étaient de la fête. Je ne vous raconterai pas la soirée car, hélas,  je n'y étais pas. Vous pouvez consulter toutes les photos sur le blog en suivant le lien galerie photo (les photos s'afficheront dans une autre fenêtre - les photos sont à Sylvie).


Dinaw Mengestu, Sylvie et Carole Martinez

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