Samedi soir, après le départ de Katarina Mazetti et de
Lena Grumbach, juste avant de nous quitter, nous avons convenu
de nous retrouver le lendemain au salon du livre. Aujourd'hui, je rejoins donc
Erika et Elisabeth à 13h00 au lieu de notre rendez-vous. Mais plutôt que de
faire la chasse aux conférences et aux écrivains, je choisie de déambuler dans
les allées du salon comme pour une promenade dominicale. Voici le récit de
cette promenade sur le blog littéraire
Attrape-cœurs.
Depuis mon entrée dans le salon, je suis pris d’une sorte de fascination par
l’étalage de tous les stands, une fascination somme toute assez factice de
carton et de contre plaqué. Je suis frappé par la ressemblance avec le salon du
deux roues. Le salon du livre est un salon comme les autres. Justement, cela ne
devrait peut-être pas être un salon comme tous les autres. Les auteurs
en rang d’oignon encartés dans les stands de leurs éditeurs et signant à la
chaîne, ça fait une impression étrange. C’est un peu dérangeant. Le mythe de
l'écrivain en prend un coup. Cela étant dit, pour le lecteur le salon est
l'occasion de rencontrer son auteur fétiche et, s'il est chanceux, d'échanger
quelques mots avec lui. Le passionné de littérature quant à lui se rendra de
préférence aux conférences et aux débats publics organisés avec les écrivains.
En conséquence, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même si je ne fait pas de
cette visite une expérience culturelle, voire littéraire. Mais mon
parti est pris, ce sera une promenade !
Le premier écrivain que je
rencontre c’est Dinaw Mengestu, encarté (si vous ne connaissez
pas cet auteur, vous pouvez consulter le
billet consacré à son premier roman). Il sera là de telle heure à telle
heure. Etrangement, c’est Stepha dans son épicerie que je vois. Ça commence
bien ! Sans doute la fatigue. Il n’y a pas de file d’attente mais des lecteurs
viennent à lui à un rythme régulier. Je reste à distance, je prends des photos,
j’avance, je recule, j’hésite un peu à la manière d'un homme entre deux
mondes. Au bout d’un moment, je finis par me sentir comme Stepha regardant
Joseph à travers la vitrine du restaurant. De mieux en mieux ! C’est peut-être,
sans doute, sans aucun doute, injustifié, et même déplacé. Il doit être
sacrément heureux d'être là ! Tout à mon trouble, je m’en vais en me disant que
je reviendrais plus tard lorsque j’aurai les idées claires. Je me trouve un peu
ridicule. Mais tout de même, dans la façon dont les éditeurs affichent leurs
auteurs, il y a quelque chose d’incorrect. Clairement la rencontre manque de
convivialité. Mais j'en fais sans doute un peu trop et peut-être ma gêne
vient-elle du décalage par rapport aux rencontres organisées à la librairie et
auxquelles je me suis habitué.
Libre, je poursuis plus avant dans
les allées et m’arrête au gré des attroupements. C’est ainsi que je croise
Anna Gavalda courbée sur sa petite table. Une foule
impressionnante gardée par des barrières se presse. Ceux qui ne suivent pas la
queue qui s’entortille sur elle-même devant l'auteur peuvent s’approcher par un
côté. De là il est possible de photographier l’écrivain à loisir. Et donc, je
suis précisément là et je l’observe… Je l’observe, je la photographie, je
l'observe... Je la regarde travailler courbée sur les livres. Le poigné droit
qui tient le stylo à autographe prend appuie sur un exemplaire de
La consolante et dédicace un autre. Elle est
concentrée, fronce légèrement les sourcils et, de temps en temps, échange le
stylo à autographe pour le pinceau ou le crayon de couleur. Lorsqu’un
homme tout droit sorti de l’un de ses romans, un personnage gavaldien
donc, se présente et lui tend son exemplaire, elle échange quelques mots avec
lui et prend son livre respectueusement ; lorsque ce sont des enfants rieurs
qui s’approchent, elle s’anime et plaisante avec eux. Combien de temps lui
faut-il pour tracer une dédicace... Trois, cinq, dix minutes ? A chaque fois,
le même rite se répète presque à l’identique. Impressionnant. Il y a quelque
chose comme de la dévotion dans la répétition de ses gestes que l'on
imaginerait sans peine se poursuivre jusque tard dans la nuit.
J’ai lu Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque
part alors que j’avais une bonne grippe. Puis j’ai tenté
Ensemble, c’est tout, deux fois, mais je n’ai jamais
dépassé les quatre vingt premières pages. Toutefois il faut bien avouer dans le
paysage littéraire Anna Gavalda a une place à part. Elle a la
réputation d’être un auteur atypique, hors norme, un peu à contre courant ;
autrement dit nature. Par exemple, elle écrit un livre tous les trois
ans. Un scandale ! Une hérésie de nos jours ! Veut-elle la mort des éditeurs ?
Autre exemple. J’ai lu que, échaudée, elle refuse de donner des interviews
autrement que via Internet ! A contrario, il existe bien un véritable lien
d’amitié entre elle et les libraires. On trouve quelques anecdotes à ce sujet.
Mais moi, ça ne m’étonne pas qu’elle soit la copine des libraires ! Le
succès de ses livres s’explique en partie par le bouche à oreille et le travail
de promotion impressionnant qu'ils ont fait. Et puis, un gros livre qui se vend
comme des petits pains, les libraires vont pas s’amuser à en dire du mal ! La
littérature, c’est bien mais ça ne fait pas vivre. Alors, vous comprenez, il y
a peu, Anna Gavalda, je serais bien allé la voir pour
lui tenir ce discours : « Ecoutez, Madame, vos histoires, elles sont gentilles
mais c’est la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E qu’on assassine ! » Rien de moins.
Voltaire a écrit qu’il
est plus facile de tuer un homme de loin que d’abattre un cheval de près. Et
alors que je me tiens là à quelques mètres de l’auteur... mon discours
m’apparaît..., non pas d’une bêtise absolue, mais décalé, hors de propos. A la
regarder courbée sur sa petite table, il est difficile de douter qu’elle écrit
selon sa nature. La L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E n’est pas le propos de Anna
Gavalda - et, comprenons-nous bien, je ne cherche pas à l’offusquer en
écrivant cela. Ce que je veux dire, c'est que parler ainsi n’a peut-être tout
simplement pas de sens. Le propos de Anna Gavalda, c’est
les gens. Pas les gens de Dublin, ni de Pékin ; non, les gens du RER A et
de la ligne 13. Elle fait partie des auteurs que j'appellerais "humaniste" (au
sens défini dans le
billet consacré à La chaussure sur le
toit). Et elle ne se contente pas de décrire ces gens, de s'en
servir comme modèle ; elle écrit pour ces gens, les gens du quotidien,
de tous les jours, les anonymes, vous, moi. Ceux qui ne se préoccupent pas de
ce que peut bien être ou ne pas être la L-I-T-T-E-R-A-T-U-R-E mais qui trouvent
un réconfort dans ses histoires. Et encore suis-je persuadé que l’on peut être
féru de littérature et trouver un intérêt à lire Anna Gavalda
moyennant un peu de tolérance et de curiosité. Sylvie et Erika ont raison. Les
gens aiment Anna Gavalda parce qu’ils se reconnaissent dans
ses romans. A sa manière, elle aide à surmonter le quotidien, à le rendre
supportable, tout en lisant ! Ainsi, les romans de Anna
Gavalda ne sont pas simplement divertissants ; d’une certaine façon
ils sont réconfortants. Nous partageons tous le même quotidien. D'une certaine
façon, on est ensemble, c’est tout. Et puis, comme le rappelle Gilles,
découvrir cet auteur c’est aussi une manière de venir à la lecture.
Je me repasse mes pensées dures d'avant la rencontre et, en promenant mon
regard sur la file des gens qui attendent leur livre à la main, une bouffée de
honte m’envahie. Je prends encore quelques photos et poursuis mon chemin.
Je passe devant l’éditeur les
Allusifs. Le stand est tapissé des couvertures des livres aux
maquettes vintage. Sur les couvertures au format régulier, des images
désuètes s’affiches dans des couleurs contrastées. Sur le stand, je dis tout le
bien que je pense du Cochon d’Allemand (sur le roman,
voir ce billet) et de la
maquette de couverture. En retour, on me donne un conseil de lecture,
Le jour des corneilles. Un père et son fils dans
l’obscurité d’une forêt, un père qui se raconte dans une langue archaïque… Un
livre que l’on ne conseille pas à tout le monde. J'indique l’adresse du blog
avec le billet sur Knud Romer et poursuis.
Plus loin, j’aperçois
Bernard Werber, lui aussi encarté. Je ne m’attendais pas à
cette rencontre. J’ai un souvenir nostalgique de la lecture de son roman
Les fourmis. Voilà typiquement un roman qui a
participé à me faire aimer la lecture, et plus. Oui, je crois que l’on commence
par aimer la lecture, puis la littérature. Comme les photographes se pressent
autour de lui, il interrompt sa dédicace, et, tout en souriant, balai du regard
les appareils photos de gauche à droite, puis de droite à gauche. La photo est
réussie. Heureux de cette rencontre fortuite, je poursuis ma route dans les
allées du salon.
Par hasard, je croise
Duong Thu Huong, l’auteur de Terre des
oublis, finaliste en 2006 pour le Fémina et lauréat du
Grand Prix des lectrices de Elle. Un livre qui m’a été chaleureusement
recommandé plusieurs fois par des lecteurs éclairés. A ce moment là, personne
ne lui prête attention et la file qui s’étire devant elle est pour un autre
auteur. Je coupe la file, me poste à quelques pas devant elle assise derrière
sa table et la photographie sans un mot. J’avais aimé son romam
Histoire d’amour avant l’aube. Je l’ai lu pendant ma
période Viet Nam alors que je revenais de ce beau pays à l’histoire
cruelle (c’est un euphémisme). Avec Nguyên Huy Thiêp,
Anna Moï et elle, j’avais prolongé le voyage.
Au détour d’une allée, c’est
Philippe Grimbert qui dédicace. Nous l’avions rencontré à la
librairie au moment de la sortie de son très bon roman Un
secret (et bien avant qu’il ne reçoive le Goncourt des
lycéens !) Je crois me souvenir que son texte avait fait l’unanimité. Nous
étions très fébrile à l’idée de le rencontrer et nous avions passé une très
bonne soirée en sa compagnie et celle de sa femme.
Olivier Adam signe au
stand de l’Olivier. Nous l’avions également rencontré à la librairie à
l’occasion de la sortie de Falaise. Je n’avais pas lu
le roman mais la discussion et la lecture d’extraits m’avait amené à lire
Passer l’hivers. J'avais beaucoup aimé. J’étais aussi
allé voir Je vais bien ne t’en fait pas au cinéma. Et
j'ai aimé également. Ce soir là, nous avions terminé la deuxième partie de
soirée au café, chez Elyette. Aaron Appelfeld, dont
l'excellent roman Histoire d'une vie avait fait
l'objet d'une de nos soirées, n'est pas présent sur le stand à ce moment là...
Mais, depuis dix minutes, une voix féminine résonne dans le salon et informe
les visiteurs qu’ils doivent évacuer pour des raisons techniques. Au troisième
appel, une sirène inquiétante au rythme mécanique et lancinant prend le relais
accompagnée d’une voix qui se veut féminine non moins mécanique, non moins
inquiétante. Sur le stand quelqu’un vient informer Olivier
Adam qu’il faut évacuer le salon. Il est déçu, réellement. Il
s’excuse, interrompt sa dédicace et se lève.
Sur le parking, les gens attendent la réouverture des portes. Police, équipe de
déminage, tout se met en place. J’aperçois Philippe Grimbert
qui circule entre les gens à grandes enjambées le téléphone à l’oreille.
Maintenant, dehors, ne restent plus que ceux qui ont laissé leurs affaires dans
le salons et les plus courageux. Pour ma part, c’en ai assez ; je décide de
rentrer. Je n’aurais pas revu Erika et Elisabeth de toute la visite !
Je suis assis dans une rame du métro. Cela n’aura pas été un salon du livre
très culturel, à la rencontre des écrivains israélien. Je me rattraperai en
lisant le roman de Michal Govrin, Sur le
vif. Mais j'ai passé un bon moment à voir ou à revoir tous ces
écrivains et à les prendre en photo.
Je ne vous l’ai pas raconté plus haut mais tout à l’heure, dans le salon, par
le plus grand des hasards, je me suis retrouvé à nouveau devant Anna
Gavalda, exactement au même endroit. Je l’ai à nouveau
observée courbée au dessus de sa table d’écolier, incrédule. Assis sur la
banquette alors la rame du métro s'enfonce dans le tunnel, je me dit que si un
jour me prenait l'envie d'écrire une nouvelle avec une héroïne comme
Anna Gavalda, vraiment, je l’intitulerais La
désarmante.