
Hier soir, tard, j’ai lu dans le
reader un billet de
François Bon en provenance de
publie.net,
coopérative d’auteurs pour le texte numérique contemporain. Le site publie la
littérature contemporaine au format numérique :
le contemporain s’écrit
numérique. (Cela n’empêche évidemment pas de s’intéresser à la littérature
classique, au contraire, et plusieurs œuvres du domaine public sont proposées à
la lecture.) Le billet, c’était pour annoncer la publication d’un nouveau texte
:
Jacques Serena | Wagon. J’ai lu le
billet de
François Bon, ça m’a plu ; j’ai lu les dix-neuf
premières pages proposées à la lecture, ça m’a plu aussi ; j’ai acheté le livre
électronique, l’ai affiché à l’écran, rien à dire. Jolies photos dans le cadre
noir aux légers dégradés. Ça
claque comme je l'ai entendu dire. On
pourra dire que le billet aura séduit le lecteur. Les voyages en train en
France, à l’étranger, le départ, la promiscuité, les regards parfois. Ces deux
photos, ce titre
Wagon, sont autant de promesses, une
invitation. Un
Dijon-Paris pluvieux, par exemple. Mais
wagon
n’est pas
voiture. Ça ne sonne pas
TGV,
première
classe.
Wagon, c’est industriel, presque bétaillère, wagon à
bestiaux... Maintenant, il reste à lire, à trouver le moment pour recommencer
la lecture et l’achever, d’une traite.
Le fichier récupéré, rapidement le réflexe ce serait de l’envoyer à une amie,
comme ça, et pour la frime, aussi. Et puis non, on se ravise. Pourtant, ce
serait une sorte de prêt entre lecteurs. Enfin presque, c’est plus facile et
immédiat, et c’est indolore. On prête (donne) une copie. On n’est pas dépossédé
de l’objet qui reste disponible et intact. On ne se pose pas la question de le
récupérer, dans quel état, ou de l’acheter à nouveau. Ce n’est pas que c’est
immorale. Ce n’est pas non plus ce qu’en penseraient les autres. C’est juste
que là, d’un seul coup, c’est
con. Ça fonctionne comme un
impératif catégorique kantien. Les sites comme
publie.net
n’existent que si tout le monde joue le jeu. Acheter un livre électronique ici,
c’est un peu comme subventionner la culture ou faire un don.
Sur
tiers livre, j’ai lu également
un superbe hommage à
Julien Gracq.

Lecture de
Wagon avec le lecteur
Adobe
Digital Editions (.pdf, .epub) en libre téléchargement
ici.
Commentaires
Je mets un commentaire à moi-même... En somme, une réflexion qui m'est venue.
C'est étrange de constater comment les catégories du réel se dissolvent dans le monde numérique. Par exemple, ainsi que cela transparait dans l'article, l'idée de "prêt", de "prêter" disparaît dans le monde numérique. L'univers numérique est un paradigme - au sens de T. S. Kuhn - différent de celui du réel dans lequel certains concepts, certaines lois n'ont plus cours et d'autres, au contraire, apparaissent. A creuser...
merci, Renaud, de ce retour.
Et surtout des questions que tu poses. On avance suffisamment à tâtons, mais on le fait en collectif, c'est ça qui change (bienvenue au club, si souhait...).
Et si justement c'était envisageable, de l'envoyer aux amis ?
On peut envoyer le petit "feuilletoir" issuu, ça c'est facile. Mais un livre, on le prête. Pour Serena comme pour nous autres, les invitations physiques (lectures, stages), les adaptations radio ou théâtre pour un texte comme "Wagon", et aussi l'existence de ses livres chez Minuit, font qu'on accepte complètement l'implication "no drm".
En tout cas, question ouverte pour nous.
Il y avait le dicton "qui prête partage, qui donne se débarasse" vous le connaissiez celui-là ? il n'est pas mal, mais quand même fleure assez fortement son petit commerce aussi... les prêts, les bibliothèques, les livres : voilà bien des objets dont on aimerait faire profiter les autres (profiter ? les autres ?) mais en effet, l'auteur dans ce bazar ?
est-ce que ça a toujours été le cas ?
est-ce que c'est quelque chose qui change aujourd'hui ?
et si - hypothèse d'école - les livres ne passaient plus que par un seul et unique canal/support, qu'en diraient les auteurs ? les lecteurs ? et de même, me revient ce type de travail d'éditeur (ou d'auteur ?) seulement en un certain format, pas les autres parce que honnis (ou haïs?) ...
sans lecteur, que devient l'auteur ? et lycée de versailles
@FB J’adhère au club et avec enthousiasme ! Le lisant la bibliosphère, j’ai le sentiment que nous sommes nombreux à jouer dans le bac à sable du livre numérique. Le livre - en fait le texte - numérique nous interroge sur ce qu'est le livre-objet aujourd’hui. Dans l’ère pré numérique, texte et livre sont indissociables. Le texte est matérialisé et vendu via son support, le livre. Il est confondu avec le livre au point à tel point pour donner de la valeur au texte l’éditeur joue sur le support : qualité du papier, de l’impression... Le texte devient objet, livre qui incarne la valeur du texte. La bibliothèque de la pléiade est un bon exemple : la valeurs des textes et surtout de l'appareil critique est incarnée par le cuire pleine peau, la dorure à l'or fin et le papier bible. Pourtant les mêmes textes se retrouvent presque à l'identique en édition de poche. Je pense notamment aux présocratiques à la fois à la pléiade et en folio. Presque la même édition mais tout est dans le presque incarné par le cuire, l'or et le papier bible.
Quid dans le monde numérique où le texte est dématérialisé… Avec la numérisation du texte, la catégorie de livre se dissout. Le texte redevient autonome. Il n'y a plus confusion entre texte et livre. Le texte, qui est la vraie valeur pour le lecteur, se dissocie de son support. Il transite aujourd’hui par différent canaux pour trouver son lecteur. Car c’est bien le texte qui importe au final, celui que l'écrivain a produit. Aussi, le texte tout en conservant son support traditionnel évolue, s'incarne dans d'autres formes. Il devient fichier électronique au format .epub par exemple et s’affiche dans un logiciel au design agréable, conçu pour une lecture à l’écran. Ou bien il s'affiche sur une liseuse avec de l’encre/papier numérique. Il s'affiche aussi sur les consoles de jeux vidéos, les téléphones, les pda, les iPod,…
Le texte s’incarne également par la voix fixée sur un support numérique. Il faut écouter Voyage au bout de la nuit (16 CD, 100€, existe d’occasion à 50€ ;-). C'est une expérience indescriptible que d’écouter ce texte incarné par des acteurs, et cela allongé. La voix des acteurs nous conte le Voyage au bout de la nuit. La tradition orale - les chants tels ceux de Homère – a été fixée par l’écrit. L’écrit lui-même est devenu tradition. Puisque le numérique nous permet aujourd’hui de fixer l’oralité et surtout de la diffuser simplement tout en conservant son caractère oral justement, ne va-t-on pas vers un retour de la tradition orale ? Le marché des audio-livres a de l’avenir. J'ai d'ailleurs noté qu'il y avait des textes lus en téléchargement sur publie.net. Sans jugement de valeur, il faut lire les blogs de certains ados pour le comprendre.
On le comprend, le numérique - sans remettre en cause l’objet livre : quel sera l'effet net sur le livre traditionnel ? - révolutionne la transmission des textes que ce soit à l’écrit ou à l’oral. Le numérique fait bouger les lignes (!), tomber les murs (de la librairie, par exemple, déjà bien tombés avec les enseignes sur le réseau mais aussi tomber les murs des éditeurs), nous secoue, nous interroge : derrière le livre objet – souvent mis en scène par le marketing – on redécouvre le texte, la voix.
Je n’évoque pas les possibilités de la lecture communautaire (partage de notes, de commentaires sur telle ou telle page, de citations, avancer ensemble dans la découverte du texte, partager les émotions en sachant qui en est où dans sa lectures pour qui voudra se prêter au jeu) offerte par le réseau. Le bruissement des commentaires sur les livres sur le réseau à l'instar des bruissements dans la blogosphère... La lecture nomade et immersive, comme je l'ai lu ailleurs - bruissement justement -, tout en étant communautaire, communiquante : une révolution. Qu’en ferons-nous ? Voir par exemple l’expérience BookGlutton. Certes, il y a des progrès à faire sur la forme mais sur le fond, tout est là ou presque. Imaginons ce que la lecture communautaire via le réseau peut représenter pour des personnes isolées, ce que cela peut apporter. La lecture de 7 à 107 ans ! Plus de barrières physiques, le texte, les mots, la culture, les idées partagées. Discuter le texte d’un grand écrivain ou le dernier discours du président !
Mais je digresse et m’éloigne peut-être du sujet. Oui, l’expérience du « no drm ». Pour ma part, « no drm » ne signifie pas libre de droit, mais on vous fout la paix, vous êtes responsable de ce que vous faites.
Concernant les textes numériques édités par publie.net, j’avoue ne pas connaître la politique en matière de diffusion des œuvres. D’après ce que je comprends dans le commentaire, chacun fait ce qu’il veut du fichier, le transmet gracieusement ou pas. Laisser les fichiers circuler peut être une stratégie de marketing viral. L’auteur donne un texte qui est relayé, se fait ainsi connaître et peut espérer un retour sur les ventes dans le monde réel. Mais s’il n’y a que du numérique et « no drm », si personne ne paie, comment l’artiste est rémunéré ? Car à la fin du mois, il faut le payer le loyer - et bien d'autres choses - et celui là est bien réel.
Le modèle « no drm » qui se dessine, c’est celui de la musique : moins de vente de disque, plus de concert. Et c’est bien normal. Le métier, d’un chanteur, c’est de chanter et celui d’un musicien, de faire de la musique.
Et le métier de l’écrivain ? Faire vivre sont texte son œuvre peut-être… L'incarner auprès d'un public... tout comme le livres-objet ou l'audio-livre (la voix des acteurs) incarnent à leur manière le texte. Que fait l'écrivain dans la salle de derrière la librairie si ce n'est incarner le texte ?
Bref, il n’y a peut-être pas de gratuité sans un modèle économique rentable derrière. Rien n’est gratuit. Voir à ce propos le billet Bookcamp : Economie du livre numérique dans lequel vous trouverez des éléments de réponse.
Sur ce thème, j’ai bien aimé une réflexion de Virginie Clayssen que j’ai lu sur son blog teXte sur les rapports marchands :
« Un libraire fait commerce des livres. C’est un marchand. C’est un acteur économique. Et je conteste cette idée qu’il y aurait une partie “noble” au métier de libraire, qui concernerait son rôle de recommandation, et une partie “vile” qui serait l’aspect commercial de son travail. Un libraire se doit de faire prospérer son commerce, c’est ce qui lui permet de continuer à exister, c’est ce qui le fait exister dans la cité. Oui, c’est un marchand. Et alors ? »
Bon, là il faudrait nuancer. Si c'était pour faire le même travail que les grandes enseignes, je ne comprendrais la valeur ajoutée du libraire d'un point de vue culturel.
Et plus loin, citation à l’appuie :
« On pourrait étendre cette réflexion à celle que François esquisse autour de ”secteur marchand / secteur non marchand”. Un livre de Marcel Hénaff, “Le prix de la vérité, le don, l’argent, la philosophie” (que j’avais emprunté il y a quelques années en bibliothèque…) aborde cette question d’une manière qui m’avait semblé particulièrement féconde. Il en est fait un bref résumé ici : http://tinyurl.com/5ggssd. Je cite une partie de ce résumé :
“Il ne se situe pas dans les lieux communs du mépris de l’argent. Il montre au contraire ce qui explique l’extension de l’échange économique intermédié par l’argent, alors même que la défiance à l’égard du pouvoir potentiellement illimité de l’argent est profondément ancrée dans la tradition occidentale. C’est qu’en effet l’apparition de l’outil monétaire pourrait bien aller de pair avec celle de l’idée même de justice. À l’encontre de Platon qui, dans Les lois définit une « sorte d’utopie de société anti-marchande délivrée même du numéraire », la conception aristotélicienne de l’économique fait de la monnaie le grand égalisateur, ce qui permet de rendre commensurable les produits de l’activité humaine qui en eux-mêmes n’ont aucune mesure commune. Ainsi, « il se pourrait bien que, dans les sociétés politiques, la mesure monétaire des biens soit une des conditions essentielles de l’équité et du même coup de la démocratie. » En effet, « l’histoire de l’affirmation de l’outil monétaire est liée à celle de la liberté, celle qui a été conquise à l’encontre des anciennes dépendances statutaires. »
Considérations qui ne justifient évidemment pas la totale marchandisation du monde que Robert Musil annonçait dans L’homme sans qualités, et qui semble en train, malheureusement, d’advenir. »
Oui, là aussi il faut nuancer, relativiser. L'argent, l'appât du gain, le quick money font des dégâts humains considérables, des tragédies humaines. Mais avec l’expérience c’est vrai que je suis plus Aristote que Platon - ou alors le Platon des premiers dialogues.
En fait, pour revenir au bon sens populaire, la morale, c'est que "toute peine mérite salaire".
Désolé pour la longueur du commentaire, je sors de la piscine.
Au fait voici le message que j’avais envoyé... pour la frime :
« From: renaudgevrey@hotmail.com
To: ***@hotmail.com
Subject: Wagon
Date: Tue, 22 Jul 2008 22:07:25 +0000
Allez, je te le prête (Wagon, le livre électronique) mais tu me le rends...
Non, non ! Il faut que je joue le jeu !
Voici le lien alors... :-)
http://www.publie.net/tnc/spip.php?article150 »
@PdD Que de questions ! Mais celle qui me tient à coeur : "l'auteur dans ce bazar ?" Oui, l'artiste ?
Je ne connaissais pas "qui prête partage, qui donne se débarrasse". C'est intéressant. A méditer.
Il y a une association dans Paris, Cirlcul'livre, qui fonctionne sur le don et la redistribution des livre. "Qui donne se débarrasse." Heureusement, nous n'avons pas tous les mêmes goûts, le malheur des uns faisant le bonheur des autres.
La formule est surtout pertinente dans le monde pré-numérique. J'ai fait le ménage chez moi. Pas mal de livre à débarrasser mais je ne les ai pas donné. J'ai pas osé ; je les ai jeté. Dans le monde post numérique en revanche on "donne", par exemple des versions d'évaluation de logiciel en espérant qu'à terme l'utilisateur sera satisfait et paiera la licence. On donne également pour être diffusé et se faire connaître en espérant un retour sur les ventes. Radiohead, par exemple, qui avait fait le buzz avec des morceaux de musique à télécharger gratuitement et en avant première.
Oui, je crois qu'avant tout ce que souhaite un auteur, c'est d'être lu et apprécié (apprécier pas forcément dans le sens positif du terme, apprécier ne signifie pas flatter mais dire quelque chose de pertinent sur texte). En ce sens, la multiplicité des canaux est une opportunité pour lui (mais un casse tête pour le calcul de ses droits). Sans parler des possibilités de bloguer les livres et de les commenter qui sont autant de moyens d'apprécier un texte et d'en faire un retour pour son auteur.
@Renaud Un commentaire de FB sur teXtes rebondit sur ce post et ses commentaires, et, du fond de la campagne normande où j'ai migré pour le week-end, m'arrache au désherbage pour venir lire billet et commentaires, et m'y retrouver tout à fait en phase. Ce que vous dites de "ce que le numérique fait au livre" est parfaitement juste. On n'en finit pas de découvrir les conséquences de cet "arrachement" du texte à la page. J'ai emmené aussi dans ce verger une liseuse Bookeen, et, expérimente dans la durée la lecture sur ce support, que je n'avais jusqu'à présent observé qu'en situation de test. J'en avais manipulé beaucoup, mais réellement utilisé aucune. Là, je l'emmène dans mon hamac, je lis dessus avant de m'endormir... Ce n'est pas la même chose que de tester ça au bureau, et j'essaierai de faire un billet à ce propos.
@Virginie J’aime bien l'image, arrachement du texte à la page – que le désherbage aura sans doute inspiré. Je la trouve pertinente. C’est violent mais il y a de cela, incontestablement. On ne secoue des siècles de tradition sans faire violence quelque part et créer des répliques.
Autre chose à propos des commentaires. C’est une impression étrange. Quand j’étais gosse, on avait acheté une C.B. L’antenne K40 qui s’attachait sur le toit était alors en vogue, je crois. Besoin de communiquer. Les commentaires qui se répondent, l’immédiateté, cela produit le même effet… le bruissement… Manque que le crachotement de la radio et le tu me copies ?
On est des routiers sur la route que l’on trace. On tâtonne, ensemble, comme aime à le répéter François.
Merci pour le dépaysement du fond de la compagne Normande et le désherbage, l’arrachement. S’endormir sur sa liseuse…
P.s. Merci à François pour avoir relayé.
Les mots qui nous viennent spontanément pour exprimer ce que l'on ressent, à défaut d'être les mots justes, traduisent souvent assez bien le fond de notre pensée.
Mais en ces temps de mutations il est urgent d'être optimistes, je crois.
Aussi, pour ma part, je préfère dire que le texte s'envole de la page, que le livre ne le retient plus prisonnier.
Ce n'est pas de ma part une posture de circonstance, histoire de faire aujourd'hui dimanche l'intelligent en contredisant. Il y a plus d'un an déjà, en mars 2007, je répondais ceci dans une interview : "À la fin du XXe siècle, le numérique a ainsi permis de libérer l’écrit de la cage dorée dans laquelle le livre imprimé et relié le retenait prisonnier. Au XXIe siècle l’e-paper va libérer le livre. Grâce à la technologie e-ink, le livre ne va pas se dématérialiser comme le texte numérisé, il va se “rematérialiser” sous une forme nouvelle, lui donnant accès aux services véritablement utiles et interactifs du Web 2.0..." [Source http://david.fayon.free.fr/intervie...
@Lorenzo Oui, les mots qui nous viennent spontanément traduisent le fond de notre pensée. Et la façon dont nous les interprétons aussi.
En fait, le mot violence est neutre dans ce contexte. Il a la même signification que choc important, par exemple. Sevrer une personne dépendante, c’est lui faire violence bien que cela procède d’une intention bienveillante. Il n’en demeure pas moins que de son point de vue, la violence qui lui est faite est perçue comme une agression et même malgré lui. Aussi, il faut s’attendre à des répliques. C'est normal. Dans le contexte qui nous intéresse, ces répliques s'appellent la résistance au changement. Modifier profondément l'environnement, les habitudes d'une personne de l'extérieur, c'est quelque part lui faire violence. Le changement est nécessaire, même souhaitable, mais le changement s'accompagne. C'est l'accompagnement au changement. Ce qui est très anxiogène pour les libraires, c'est qu'ils sont seuls, il me semble, et qu'ils naviguent à vue.
Pour discuter livre électronique avec quelques libraires, même si la discussion est cordiale, la violence de notre discours vis à vis d'eux, c’est bien le retour que nous percevons. Il n’y qu’a lire les réactions sur les blogs. Ici, par exemple, et Virginie a raison de calmer le jeu.
Pour ma part, je ne suis pas libraire et, en tant que lecteur, je me réjouie de l’invention du livre numérique et de la numérisation des textes en général. Voir le précédent billet sur le projet Gutenberg entre autres.
En revanche, il y a une vraie réflexion à mener sur le modèle d’affaire du livre numérique et des texte numérisés. François en est conscient, il me semble. Il y a de vrais enjeux, et des enjeux de culture qui plus est.
Sans faire de la provocation, je dirais qu’aujourd’hui, si vous voulez tuer une activité, rendez-là gratuite. A moins d’être subventionné à mort - avec tout ce que cela implique - ou que vous ayez une idée derrière la tête, i.e. une stratégie, c’est radical.
Encore une fois, en tant que lecteur, je suis le premier à me féliciter de la numérisation des textes ainsi que de la multiplicité canaux et des supports. Seul le texte m'importe et j'aurais plutôt tendance à me débarrasser de mes livres papier (comme je l'ai fait de mes CD...) sauf de quelques uns peut-être. Mais il est évident que si on laisse s’envoler les textes sans plus de réflexion, attention à l’atterrissage dans quelques années. Qui rémunérerait les artistes s’ils n’avaient plus les moyens de faire valoir leurs droits ? Faudrait-il s’en remettre aux subventions avec toutes les contingences que cela implique et voir se développer des artistes d’Etat - ce qui ne manquerait d’arriver ?
Le résultat, je le vois d’ici. Nous aurons précisément l’inverse de ce que nous voulions, moins de culture. Quelques super-stars qui auront les moyens de faire valoir leurs droits - ou de se faire subventionner - et les autres disparaîtrons, naturellement.
Lorsqu’il est perverti (voir la crise des subprime), l’argent est instrument d’aliénation ; lorsqu’il est utilisé à bon escient, c'est-à-dire comme un moyen et jamais comme sa propre fin, il est instrument de libération. C'est un moyen de faire reconnaître son travail mais aussi de reconnaître le travail d’autrui, de le valoriser. C'est aussi le moyen de vivre qu'on le veuille ou non. Il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain mais au contraire faire preuve de responsabilité et réfléchir à des modèles d’affaires équitables pour tous. Encore une fois, j’essaie de faire preuve de pragmatisme et me méfie par dessus tout des utopies.
En résumé :
Mais je digresse une fois de plus…
Votre citation, Lorenzo, je la trouve tout à fait pertinente même et surtout plus d'un an après.
et je rajoute pour Lorenzo l'oiseleur : ce n'est pas maintenant, que tout ce qui a été dit sur nouvolivr'actu depuis 3 ans, devient plus concret, plus matériel, qu'il faut nous abandonner à notre sort...
J' insiste : Lorenzo, attention à ne pas faire un trou dans la bouquinosphère !
@Tous Cela dit j'voulais pas mettre la pression sur Lorenzo... Je sais à peine de quoi il retourne. :-)
Pour revenir sur la question de la séparation du texte de son support, je crois aussi que le livre quitte sa page. « S’envole ». Pourtant me semble que reste un lien — un « chaînon manquant » si j’osais — qui retient le texte à la page, quelle qu’elle soit. En effet, où classer la typographie ? De quelle partie du couple relève-t-elle ? Spontanément, je la met du côté du texte : si je ne me crois pas fétichiste de l’objet livre face à son contenu, je suis attaché à l’objet typographique que contient cette page, à la navigation qu’elle y permet. La typo serait donc tout autant de la page que du texte. Et doit trouver sa place dans ce monde numérique qui se dessine.
La reconnaissance grandissante de l’epub, et ce que nous espérons qu’il permettra n’est que cela : un moyen de retrouver une typographie experte sur un support changeant. Et là… il y a encore du travail !
D’ailleurs, le fameux « Wagon » à l’origine de se billet n’est-il pas un travail typographique de F. Griot, présenté comme tel par François ?
absolument, Olivier -
comme toi probablement, ai passé une bonne partie de la journée à tests epub sur le Sony : là où je croyais trouver un remplaçant du bon vieux pdf, j'en suis plutôt à l'opinion contraire
le Sony "remplace" le livre traditionnel, on ne s'en aperçoit même pas tellement c'est naturel le rapport à la page, et les facilités de navigation dans "l'épaisseur" du livre via table interactive, bookmarks etc - mais j'ai balancé des tas d'eBooks proposés par des sites de téléchargement gratuits, ou on retrouve les mêmes coquilles d'un à l'autre, c'est-à-dire texte pompé même pas relu, pas d'insécables même dans les versions PDF etc
c'est notre enjeu à publie.net, et tes remarques de lecteurs y ont contribué : la fonction éditoriale reste la même, et le "plaisir du texte" s'effondre s'il est maltraité - la notion de paratexte (de Barthes à Genette, excuse les vieux réflexes) vitale aussi : l'avant du texte, ce qui nous le produit comme objet, on a énormément à travailler et inventer - inversement, on fera vite la différence avec les sites "gratuits" - énorme différence avec le fichier musical
surprise aussi, pour moi, aujourd'hui, à fabriquer pdf corrects de mes anciens livres, et se mettre en position de lecteur sur texte infiniment connu, mais via support neuf : à mesure qu'on va avancer dans les nouveaux outils, il va bien falloir examiner de près comment "changent" aussi notre rapport à la phrase, à la dynamique du texte - tout cela qui depuis Mallarmé était intimement lié à la "page"
et dire que j'ai énorme bouquin, 800 pages qui doivent peser un bon kilo, de la bio de Lennon par Albert Goodman, pas de version numérique – il y a encore 1 an, on disait que l'ergonomie du livre était en avance sur la lecture ordi : quand on s'est "préparé" sa liseuse et qu'on l'a adaptée à sa bibliothèque personnelle, on se rend compte qu'il s'est passé quelque chose d'irréversible - et ce n'est pas aimer "moins" la littérature, ou se contenter d'une pensée zapping ou technophile, c'est bien là que la métaphore de Lorenzo est parfaitement juste : on est exactement au même endroit d'où nous plaçait notre amour ou notre respect du livre, et la tâche de transmission, les biais de prescription seront tout aussi complexes, mais irréversible quand même
d'om l'importance aussi de l'appel à convergence libraire lancé par Stéphane Michalon, voir billet V à l'instant
http://www.archicampus.net/wordpres...
allez, on est bavard - mais là depuis des jours je ne fais plus rien d'autre qu'être là-dedans...
@Olivier Oui, je suis entièrement d’accord avec vous. Avec la dématérialisation qu’autorise la numérisation des livres, le texte s’autonomise, s’affranchit de son support historique. Il s’envole pour reprendre l’image de Lorenzo. L’enjeu, c’est qu’il ne faudrait que cet envol se fasse à terme au détriment de la culture. Notamment, attention au gratuit, au « no drm », etc… s’il n’existe pas un modèle économique derrière. Par exemple, on peut vouloir instaurer une culture de « don et contre don » et renvoyer le lecteurs à ses propres responsabilités. (Voir à ce propos le billet Bookamp : Economie du livre numérique.) Au jeu du gratuit, Universal a les moyens de survivre, pas les petits disquaires…
Je partage également votre opinion concernant la typographie. Les compétences acquises au cours de siècles d’apprentissage de l’impression des livres sont précieuses et transférables au livre électronique. La seule différence entre le livre-objet et la liseuse de ce point de vue, c’est que sur l'écran de la liseuse les pages s’impriment de façon dynamique. Mais les problématiques de lisibilité et de confort de lecture restent les mêmes. Évidemment, les différents types de papier, la qualité de l’encre,… toutes ces problématiques qui avaient évoluées au fil des siècles sont évacuées.
Tout cela, la mise en page, la typographie,… se retrouve dans la présentation du texte numérique dont Wagon est effectivement une belle illustration.
@François Très pertinent ce retour sur la qualité des gratuits.
Certains sites proposent du gratuit semble-t-il comme autant de produits d’appel afin de générer du trafique. On peut imaginer que cette démarche n’est pas complètement désintéressée. Soit, pourquoi pas ? Là où le bas blesse, c’est si travaille est saccagé. Si c’est du copier / coller sans même une relecture, des textes avec coquilles et mise en page sauvage, voir des textes amputés, je ne vois pas la valeur ajoutée, bien au contraire. Le plaisir de la lecture ne serait clairement pas la préoccupation de ces gens là. En même temps, c’est gratuit et on en a pour son argent.
C’est pourquoi, contrairement à ce que j’ai pu lire ailleurs, je ne vois pas d’inconvénients à ce que les livres électroniques tombés dans le domaine public soient payants. Un travail de numérisation a été fait, de mise en page aussi - même à minima - et de mise à disposition des fichiers. Ce travail mérite salaire, soit directement via une transaction, soit indirectement parce que la mise à disposition de gratuits fait partie d’une stratégie plus globale. Mieux vaut payer une somme symbolique pour avoir une belle édition de A la recherche… que quinze éditions gratuites ne procurant aucun plaisir à la lecture.
Ces compétences en terme de mise en page et de typographie transmise au texte numérique représente une valeur ajoutée pour le lecteur. Cette valeur ajoutée est d’ailleurs d’autant plus importante dans le contexte de l’édition électronique que ce qui distingue une édition d’une autre n’est plus l’objet-livre ; ce n’est plus l’épaisseur de la couverture, ni la qualité du papier ou de l’encre mais justement l’affichage du texte - et l’ergonomie (sans parler de la fidélité au texte bien entendu). Aussi, il n’y pas de raison pour qu’à terme le lecteur attentif (celui qui lit Proust) n’accepte pas de la rétribuer ce travail s’il est bien fait. Encore une fois, cette rétribution pourra prendre plusieurs formes.
La qualité du gratuit est effectivement un enjeu important. Il a d’ailleurs déjà fait l’objet de réflexions, notamment par rapport au travail de numérisation à la chaîne qu’effectue Google dans les bibliothèques. Il me semble que le blog Bibliobsession 2.0 avait déjà traité de cette problématique, s’interrogeant entre autres de savoir si le travail ne devait pas être refait…
J’ai moi-même créé quelques livres électroniques au format ePub et après quelques (de nombreux) tâtonnements, j’ai pu enfin les afficher dans ADE. Lorsque l’on fait ça la main je peux témoigner que c’est du travail ! Cela dit, il existe aussi des logiciels pour ça… Les possibilités en terme de mise en page, typographie et ergonomie sont énormes, comme sur le web d’ailleurs. Et on peut imaginer que cela va encore évoluer - pas vers des formats ePub propriétaires, espérons-le. (Évoluer vers le multimédia ?)
Ce que je retiens surtout de votre commentaire : « quand on s'est "préparé" sa liseuse et qu'on l'a adaptée à sa bibliothèque personnelle, on se rend compte qu'il s'est passé quelque chose d'irréversible - et ce n'est pas aimer "moins" la littérature, ou se contenter d'une pensée zapping ou technophile, c'est bien là que la métaphore de Lorenzo est parfaitement juste : on est exactement au même endroit d'où nous plaçait notre amour ou notre respect du livre, et la tâche de transmission, les biais de prescription seront tout aussi complexes, mais irréversible quand même ». Cela a tout de même de quoi impressionner sous la plume d’un grand lecteur et d’un écrivain chevronné.
il y a aussi eu quelques discussions sur la question des traductions : la disponibilité gratuite sur le Net élimine le travail des traducteurs, Quichotte on n'a que la version Viardot (et pas d'alternative payante d'ailleurs), la Bible c'est la version oecuménique degré zéro de Sebon etc (il y a aussi des Dostoeivsky complètement obsolètes depuis Markowicz, les Shakespeare du 19ème etc) - à noter que certains sites confondent texte en domaine public (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge c'est une oeuvre immense et vitale) et la disponibilité de la traduction (celle de Maurice Betz en l'occurrence, ou les Vialatte de Kafka) - mais ce secteur ne bougera que lorsque de vraies démarches éditoriales (Europeana, Gallica 2 ?) viendront hausser le niveau de l'offre
Effectivement se pose également la question des traductions tombées dans le domaine public et de leur qualité. Bien apprécié également votre commentaire sur le blog de Virginie.
Pour revenir sur le commentaire précédent : « et le "plaisir du texte" s'effondre s'il est maltraité (…) énorme différence avec le fichier musical » C’est très vrai et la aussi on peut creuser, faire un trou. Difficile d’altérer un fichier musical, techniquement ce n’est pas simple et puis cela s’entendrait - à condition de connaître l'original, bien sûr... Et qui aurait cette idée saugrenue ? En fait, c’est en posant la question de l’intégrité des textes sur le réseau que l’on en vient à s’interroger de l’intégrité de la musique en ligne, par analogie. Comme si celle-ci allait de soi. Mais peut-être existe-il aussi à notre insu des cas d'usurpations dans le domaine musical, des sortes de canulars ?
L’intégrité des textes en ligne, justement. Entre coquille et sabotage des textes, la question se pose et elle aussi est primordiale que celle de la gratuité. (Nous sommes nous déjà posé la question de l'intégrité du texte imprimé sur le livre-objet ?) Les textes circulant sur Internet peuvent se voir amputer, voire être partiellement réécris pour en détourner le sens. Invisible le sens détourné pour qui ne connais pas l’original. Se poserai la question : quel lisons-nous, là, maintenant ? Lisons-nous la même chose si la sources est différente ? L'angoisse. La paranoïa. Le cauchemar. J'exagère à dessein mais avouez qu'avoir lu La recherche... dans un édition trafiquée, frelatée et s'en apercevoir après coup c'est cauchemardesque, non ? Au livre suivant, ce sera comme une épée de Damoclès au dessus de la tête. De quoi gâcher le plaisir de la lecture. Pire que Farenheit 451 en somme : lire des faux livres, des contrefaçons, des textes détournés, instrumentalisés. La culture reconfigurée, remodelée à petites touches. Tiens, cette phrase là, elle me plait pas… voilà, c’est mieux comme ça… presque meilleurs que l’original… Une idée de nouvelle, voire de roman ! Mais peut-être là aussi l’histoire a-t-elle quelque chose à nous enseigner, notamment sur le travail des copistes, sur la tentation d’altérer le texte quelque soit l’intention mal ou bienveillante, et peut-être pourra-t-elle inspirer des règles, des gardes fous, bref une déontologie pour les copistes numériques.
Le risque est d’autant plus important qu’il est aisé d’apporter des modifications au texte, de le diffuser et que cela passera inaperçu auprès des néophytes. Le cauchemar, je vous dis, le sabotage, le terrorisme culturel. Sur le réseau, qui se porte garant de l'intégrité et de la conformité du texte à l'original ?
Pour cette raison le livre électronique ne peut se passer de connaisseurs, d’érudits, de gens pointus à même de garantir la conformité et l’intégrité d’un texte par rapport à l’original, d’une part, et de le présenter de façon agréable (mise en page, typographie) et confortable (ergonomie) à la lecture, d'autre part. Tout cela représente une valeur ajouté pour laquelle le lecteur serait sans doute près à dépenser une somme d'argent. Ne pas perdre son temps avec une version altérée de La recherche… Il y a là une activité à développer fondée sur la réputation de sérieux et de professionnalisme d’un éditeur en ligne.
On peut imaginer en sus un système de clé numérique qui garantirait que le texte de l’éditeur n’a pas été altéré et qu’il s’agit bien d’une copie fidèle de l’original. Une clé numérique permettant de vérifier l'intégrité du texte en somme. A creuser encore donc…
cette "clé numérique", je ne la vois pas technologique, mais seulement accompagner le texte des critères d'édition qui ont présidé à son établissement, donc les sources avant scan, la version numérique prise où, et quel travail dessus etc - après, chacun pourra choisir en fonction de sa propre exigence
Proust, par exemple, partenariat de la BNF et Gallimard qui réserve à la rue Sébastien-Bottin l'exclusivité de l'établissement du texte à partir des manuscrits déposés.
Par contre, dès 1996 on s'amusait à "tatouer" les textes, il suffit d'un adverbe légèrement modifié dans les Fleurs du Mal, c'est invisible, mais rien de tel pour suivre les tribulations d'une version numérique.
Sans doute ça pourra progressivement changer avec la complexité des métadonnées associées à un texte, et leur caractère inaltérable (sur InDesign on y est presque) : pour l'instant les eBooks gratuits ne sont pas des démarches "éditoriales", alors que la seule petite lucarne d'une micro-économie via le Net c'est de concevoir cette prestation éditorial comme un "service", celui qui fait l'objet de la prestation plutôt que le texte en lui-même...
contrairement à la musique, savoir aussi qu'il est exceptionnel qu'on puisse considérer une édition comme "absolue" - voir le chantier des Fleurs du Mal, ou des oeuvres complètes de Kafka, et pareil pour Rabelais, Montaigne... ou la façon dont Georges Forestier, il y a quelques années, avait complètement transformé notre rapport à Racine en revenant à la ponctuation originale
Kafka en tout cas bon exemple : les trads Vialatte circulent sur les sites gratuits, alors que, si Kafka est dans le domaine public, ces trads appartiennent à Gallimuche, qui ne se fera pas faute de débarquer un de ces 4 dans le petit jardin numérique...
paradoxe actuel : toutes ces démarches disposaient jusqu'ici de viabilité industrielle (éditions de Proust en Folio, GF, Bouquin etc... ou nouvelles éditions Pléiade de Montaigne, Racine...) - dans la bascule qui s'amorce, les éditeurs industriels prendront de moins en moins ce risque ou cette responsabilité, qui n'a pas de viabilité commerciale dans le système actuel de diffusion, et les acteurs "digitalement natifs" prendront progressivement ce rôle, mais à condition d'une médiation par la lecture publique ? - très enthousiasmant et symbolique le fait que les bibliothécaires soient en pointe dans la mutation en cours
c'est un des aspects très angoissants de la traversée qui s'annonce, le temps qu'on reprenne pied de l'autre côté, dans un nouveau système : si on a une traduction renouvelée de Dostoïevski par André Markowicz, c'est parce qu'Actes Sud assurait la viabilité industrielle de la réédition -
j'ai comme une envie de relire "Le Jeu des perles de verre" de Hermann Hesse, tiens...
Oui, concernant les « tatouages » de texte, j’ai lu un billet sur votre site. Je ne sais pas si je partage cette façon de voir les choses. Il est vrai aussi que c’était le tout début de l’Internet et que depuis les pratiques ont évolué.
Si je numérise un texte et l’expose sur le web, je le laisse vivre sa vie, n’essaie pas de le tracer et surtout ne l’altère en aucune manière. Le projet Gutenberg a ainsi revu sa manière de procéder. Les bénévoles supprimaient des éditions tout ce qui n’était pas l’œuvre elle-même, préface, postface, notes… Beaucoup de gens s'en sont indigné. L’édition, c’est l’édition, et les lecteurs sont libres de faire leurs choix de lecture. Et puis, attention aussi aux tatouages de tatouages… Aujourd’hui, si je tatoue un livre numérique, c’est avec une licence Creative Commons ou autres. Voir également le travail que fait le Projet Gutenberg et sa licence que je trouve exemplaire. Vraiment, ils se moquent que leur travail soit récupéré à des fins commerciales ou non commerciales. La seule obligation dans le cas d'une utilisation commerciale des textes est de supprimer toute référence au projet et à la licence du Projet Gutenberg. L’utilisation commerciale du texte le prive ainsi de la notoriété du projet. C’est plutôt malin. En effet, les textes numérisés par le Projet Gutenberg sont relus deux fois au moins par des bénévoles avant d’être publiés. C'est tout de même un gage de sérieux. (D’ailleurs, il est possible de s’inscrire sur le site pour de participer bénévolement aux relectures.) En revanche, si vous lisez un texte qui n’est pas estampillé Gutenberg Project, vous ne savez pas ce que vous lisez.
Un moyen simple de s'assurer de l’intégrité d’un texte, c’est d’utiliser une clé numérique ou clé de contrôle de redondance cyclique (CRC). Elle vous permet de vérifier que pas un seul octet du fichier n’a été modifié. Mais c'est une fausse piste et un faux problème. Si le texte d’origine, c’est-à-dire celui à partir duquel la clé a été générée, est altéré ; la clé ne vous sera d’aucune utilité.
Pour le lecteur, il est beaucoup plus simple de télécharger son texte depuis un site de confiance quitte à payer une somme modique. C’est là où la compétence de la personne derrière le site intervient. Si le lecteur accepte de payer pour une édition électronique d’un texte tombé dans le domaine public, il attendra en retour qu’on lui propose une édition fidèle à l’édition de référence, voire corrigée des coquilles évidentes (je crois avoir lu quelque chose dans ce sens sur votre site), voire même la meilleure des éditions tombées dans le domaine publique du point de vue de la traduction ou de l’appareil critique. C’est ce qui vient à l'esprit en lisant votre commentaire. Cette expertise - votre érudition - est une vraie valeur ajoutée pour le lecteur sérieux. Cela l’intéresserait sans doute beaucoup de savoir pourquoi il lit telle édition plutôt que telle autre et ce n’est clairement à la portée de n’importe qui de le lui expliquer.
Bref, la gratuité des œuvres tombées dans le domaine public ne va pas de soi, contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là. Rien n’est gratuit. Et s’il n’y a pas rétribution, il y a toujours un coût que quelqu’un choisi d’assumer pour une raison ou pour une autre. Les œuvres tombées dans le domaine public et mises à disposition sur le réseau sont valorisées par le fait que quelqu’un a créé par cet "arrachement" du texte au livre une valeur ajoutée pour le lecteur et que celui-ci accepte de la monétiser. Cette valeur ajoutée peut provenir entre autres de :
Du point de vue de la numérisation des textes tombés dans le domaine public, les bibliothèques sont encore les mieux placées. Et c’est vrai que c’est « très enthousiasmant et symbolique le fait que les bibliothécaires soient en pointe dans la mutation en cours ». Voilà bien une mission de service public, en effet.