Sur le vif : le point de vue d’une femme sur le conflit au Proche-Orient

Couverture de l'édition française de Sabine WespieserSur le blog littéraire Attrape-Coeurs, voici une présentation de Sur le vif, Michal Govrin, édit. Sabine Wespieser éditeur, trad. Valérie Zenatti.

Mardi dernier, nous avons discuté autour du roman de Michal Govrin, Sur le vif. Josiane et Jean-Claude s’étaient joins au groupe pour la première fois. La discussion était vive et pour eux c’était un peu le baptême du feu ! :-)

Je le dis d’emblée, comme d’une façon urgente, Sur le vif est un livre admirable. C’est un grand texte, une traduction brillante, un objet parfait.

Le texte
Sur le vif est un texte dense et exigeant, difficile à démarrer. Michal Govrin aura mis dix ans pour l’écrire. Le roman prend place pendant des évènements que nous avons tous connus et que pourtant nous connaissons très mal, le début des années quatre vingt-dix et la Guerre du golfe.

Dans sa construction le texte alterne trois niveaux d’écriture : les snapshot ou instantanés, des discontinuités au cours desquelles le flux trivial du quotidien surgit comme des clichés, des morceaux coupés au montage d’un film de voyage amateur ; le dialogue mentale d’Ilana avec son père, son souvenir et le besoin vital de lui parler, de lui raconter, de poursuivre la discussion, la réflexion, le travail par delà la mort et, enfin, le récit lui-même. Le texte comme architecture.

Quand est-ce que le texte accroche ? Aux premières réminiscences de Histoire d’une vie, le roman de Aharon Appelfefd et que Michal Govrin remercie à la fin du roman, ou aux premiers ébats, très orientaux, d’Ilana avec Saïd ? Je ne sais. Le fait est que le procédé littéraire, exigeant au commencement, produit un effet inattendu qui se déploie et envoûte.

New Jersey, New-York, Paris, Jérusalem, Paris, les lieux s’enchaînent. L’errance toujours. Architecte de renommée internationale, les projets d’Ilana l’appellent sur tous les continents. Alain, son mari, orphelin rescapé d’un camp et historien court le monde à la recherche des noms de son passé. Le couple bat de l’aile, sérieusement. Alain sent la compétition avec Saïd, le metteur en scène palestinien qui collabore avec Ilana sur un projet de performance. Le couple part à la dérive.

Errance géographique, errance affective, Ilana s’abandonne totalement, inconditionnellement - ce qui ne signifie pas selon leur volonté - à ses amants, nombreux. Mais toujours reviennent comme un leitmotiv la figure du père et le projet d’architecture, indissociables, le non monument, l’anti monument, le monument qui n’est pas monumental, le monument pour la paix : de frêles cabanes posées sur la colline du Mauvais conseil. Les frêles cabanes, les souccas, comme la promesse d’une solution métaphysique au conflit Israélo-Palestinien : la Jachère, le lâché prise. Leitmotiv le monument pour la paix, la performance, la troupe de Saïd, Saïd, le père.

Les personnages du roman sont stéréotypés - jamais caricaturaux - et c’est un des grands mérites de l’écrivain que de faire vivre autant de personnages. Tout comme le mathématicien choisi ses hypothèses en vue de la démonstration, Michal Govrin, en architecte de son œuvre, choisi et décrit soigneusement, rigoureusement ses personnages. Alain, intelligent, bourgeois, inquiet, taciturne est la figure du juif. Saïd, dans la promiscuité de la vie d’artiste, félin, séducteur, égoïste, inconstant, rigide est la figure de l’arabe. Claude, divorcé, dévoué, fidèle confident, discret, opportuniste est la figure du français. Sa figure est complétée par celle des deux collègues d’Ilana du bureau parisien, Colette et Fernand, attentionnés, prévenants, paisibles - lâches ? Aharon Tsouriel, le père d’Ilana créateur d’Israël, romantique, plein d’illusions, désillusionné, reconnaissant naïveté et erreurs, est le pionnier, le créateur. Signalons également, David et Yonathan, les deux enfants d’Ilana, deux personnages, deux personnalités à part entière et prouesse littéraire de Michal Govrin tant ils sont vivants. Leur mère les suit comme une caméra, attentive au moindre mouvement, à la moindre variation. Ilana, enfin, architecte, mère et amante, amante et mère, insatiable, libre, sur le fil. Ilana ne se décrit pas mais se découvre au fil des confidences, des sentiments qu’elle explore et dont elle n’est pas dupe. Le corps a ses raisons que la raison ignore. Et d’où vient que les innombrables personnages qui traversent le récit sont si justes, si bouleversants ? De la pratique du théâtre ? De la fréquentation des acteurs ? De la troupe ? De la mise en scène ? Le texte comme performance.


La symbolique est transparente. Alain est Israël et le peuple juif, Saïd est la Palestine et le peuple arabe. Deux hommes en concurrence et que apparemment tout oppose s’affrontent sans se connaître pour Ilana. Ilana comme enjeu, le seul véritable - pour l'homme -, symbole de la femme, de Jérusalem et de la terre, féconde et fécondée. Mais, nous dit l’écrivain, Ilana, la femme, Jérusalem, la terre n’appartient à personne ; elle n’appartient qu’à elle-même : c’est la métaphore de la jachère, du lâché prise symbole de liberté, de tolérance, de partage, de paix. Une fois tous les sept ans, une année entière, les clôtures sont ouvertes, la terre est laissée à elle-même et chacun en recueille les fruits. Cette idée nous a appris l’écrivain est présente dans tous les grands textes religieux mais n’a jamais existé dans la pratique. Enfin, le père d’Ilana, créateur d’Israël, est bien entendu la figure du Père, du Dieu créateur. Comme l’a rappelé Michal Govrin au cours de notre rencontre, dans la cosmogonie hébraïque, c’est Dieu l’artisan de la confusion dans l’ordre du monde… Peut-être y a-t-il là encore un symbole. Et peut-être Alain a-t-il raison, n’est-ce pas pure folie que de rassembler le peuple juif sur un seul territoire ? Le texte comme symbole.

Ilana agit comme un révélateur, le pivot autour duquel s’articule la réflexion. Saïd et Alain, palestiniens et israéliens, arabes et juifs sont renvoyés dos à dos dans leur égoïsme et dans leur intolérance. On voit bien - Michal Govrin nous donne à voir - comment Alain et Saïd, sans se connaître, s’enlisent chacun à leur manière dans la haine et dans le refus obstiné de comprendre l’autre, de dialoguer, de dépasser le conflit. Et s’il leur vient quelque velléité dans ce sens, la communauté vindicative s’abat sur eux. Témoin privilégié et désemparé des incompréhensions de part et d’autre, Ilana souffre terriblement et nous sommes spectateurs de ses souffrances. Contrairement à ceux qui ont pris le parti de la haine, la liberté de son amour dépasse les conflits, les résous, les dissous. Elle nous donne une belle leçon d’amour et de tolérance. D’ailleurs, si le texte nous dérange, voire s’il nous met en rage, nous devrions nous inquiéter de savoir d’où vient ce sentiment, du comportement d’Ilana ou de notre plus ou moins grande tolérance, liberté d’esprit ?

Snapshots - Couverture de l'édition américaineEn Israël, Sur le vif a été mal accueilli par les partis politiques de droite comme de gauche. Par la lucidité et la liberté de ses propos l’écrivain s’est fait des ennemis de tous bords. Mais au fond quoi de plus logique ? Ne tente-elle pas de dépasser le conflit dans lequel nombre trouvent leur légitimité ? J'y vois la marque essentielle d'un grand roman qui dépasse les faux semblants et jette une lumière crue sur la réalité. Un de ces romans qui se fraie un chemin jusqu'à approcher la vérité et qui dérange.

Trop d’intérêts sont en jeu et dès le début du roman nous savons que Ilana est morte dans un accident de voiture sur une autoroute d’Allemagne, que son œuvre ne verra pas le jour et que, peut-être, elle emporte avec elle le trait d’union entre juifs et arabes – et que peut-être aussi Alain aurait accepté.

Admirable aussi ce procédé qui à tous les niveaux de l’écriture consiste en premier lieu à résumer un fait totalement, à en donner l’épilogue immédiatement pour ensuite revenir en détail sur le fait et le commenter, l'explorer. L’écrivain désamorce le suspens et le lecteur est tout entier à la pensée de l’instant, et non dans une fuite en avant. C’est l’anti roman de genre, une œuvre de pur travail, de pure réflexion : un chef d’œuvre.

La traduction
Je ne lis pas l’hébreu. Et pourtant, lorsque Sylvie a dit que la traduction Valérie Zenatti était très bonne, j’ai spontanément renchéri en disant qu’elle était excellente. Qu’est-ce qui m’autorise de dire cela ? Ce français irréprochable, cette vérité et cette justesse dans les phrases et dans le ton. Je ne sais. C’est peut-être juste que j’ai trouvé le texte excellent en français.

Mais écoutez plutôt l’interview de Michal Govrin par Valérie Zenatti. C’est sans doute l’écrivain qui en parle le mieux. A un moment, Michal Govrin interrompt spontanément le fil de son discours pour rendre hommage au travail de son éditeur et de sa traductrice.

L’objet
Sur le vif est un gros morceau de feutre posé sur les genoux. C’est un rapport physique avec le livre. Le texte est dense et l’objet est lourd, aussi le contact visuel et tactile avec le livre participe du plaisir de la lecture. Les pages sont impeccables, la typographie irréprochable, il n'y a pas de coquilles. La couverture aux couleurs claires, pastel, un peu désuètes est apaisante et invite à la lecture. Elle est doublée de chaque côté du livre d’une page interstice marron qui protège le texte.

C’est le printemps. Le livre posé sur les genoux pèse et les mains transpirent. La couverture boit la sudation. Le livre est résistant et à force de manipulations la couverture se peluche légèrement entre les doigts comme un buvard : les pages restent impeccables. Le livre accompagne, aide, encourage tout au long de la lecture de ce texte dense.

A la fin de l’édition française de Sabine Wespieser se trouvent des photos montages de Michal Govrin. Ils donnent une idée de ce qu’est la colline du Mauvais conseil, de ses paysages et du monument pour la paix qu’a imaginé Ilana Tsouriel. L’édition américaine intègre dans le texte, avec les snapshot, des photos, des clichés pris par la fille de l’écrivain au cours de leurs repérages. En suivant le lien vous pourrez voir un extrait de l'édition américaine.

Un chef d'œuvre, une œuvre d'art
Pendant la soirée de lecture, j’ai parlé de chef d’œuvre à propos de ce livre. Erika m’a repris au vol et a dit qu’il y avait tout de même quelques défauts. Bien entendu. Comme dans tout chef d’œuvre, comme dans tout, oui, il y a des défauts. Plus tard, j’ai repensé à cette échange. Une certaine langueur était nécessaire pour la beauté de l’ensemble. Ce texte a été tant travaillé, ciselé, qu’il peut sans aucun doute être qualifier de chef d’œuvre. Je pousserai même jusqu’à dire que ce texte n’est pas simplement une construction quasi parfaite - aussi parfaite qu'une création humaine peut l'être -, c’est une œuvre d’art. Une œuvre d’art qui par sa singularité transcende les mots qui la portent, dépasse le créateur et que l’on en fini pas d’interroger, de déplier. Aussi étrange que cela puisse paraître, Michal Govrin a réussi à insuffler quelque chose de l'ordre de l’architecture, de la performance et du photo journalisme à ce texte, cette œuvre d’art.

Sur le vif est un texte dense et brillant qui demande des efforts intellectuels au lecteur et aussi - et peut-être surtout - de tolérance mais celui-ci est récompensé bien au delà de sa peine. Ce roman est construit de matériel, de scènes superbes qui sont à découvrir urgemment (1).


Voilà, je voudrais remercier Erika et Sylvie pour leur travail de conseil, pour m’avoir fait découvrir ce texte que je ne suis pas près d’oublier et pour m’avoir permis de rencontrer Michal Govrin. Je voudrais également saluer l’excellent travail éditorial de Sabine Wespieser qui a publié ce texte et l’impressionnante et inoubliable traduction de Valérie Zenatti.


Notes :
(1) Pendant la soirée de lecture, j'avais dit que si Michal Govrin écrivait encore deux ou trois romans de cette trempe - est-ce possible ? - alors pour ma part elle mériterait le prix Nobel de littérature. Mais peut-être mériterait-elle aussi - et peut-être même de façon plus urgente - le prix Nobel de la paix.


Interview :
Pour voir l'interview au Salon du livre de Michal Govrin par Valérie Zenatti, suivez le lien Interview de Michal Govrin.


Extrait :
« Et les femmes ? Non, ne je vais pas faire semblant, papa. Elles distillent le poison de la revanche dans la peur, rendues folles par les gémissements de douleur et de terreur. Elles font prêter serment aux hommes, aux fils, les envoient mourir au nom de la mère, de la femme, de la terre. Et à leur retour, elles attendront sur les bas-côté de la route, droguées par la douleur, un chant de combat héroïque sur les lèvres. Dissimulant la honte, la culpabilité.

Aurai-je l’occasion de dire cela à Saïd ? Lui raconter David et Yonathan, collés à moi ? La nausée, la peur ? Lui demander comment Kaïna et les enfants ont traversé cela ? S’est-il seulement déjà posé la question, une fois au delà des slogans ?
Et comment je me suis tue dans la salle plongée dans le noir, au milieu des cris meurtriers de haine pendant la représentation du Clown. Compréhensive, libérale… Comment je n’ai pas osé parler là-bas des cabanes, de la jachère… Je n’ai pas osé, papa.
(C’est peut-être pourquoi nous nous sommes retrouvés corps contre corps ? Dans l’illusion que nous pleurerons un jour ensemble notre histoire sanglante commune ?)

L’odeur sucrée dans la chambre des enfants.
Je suis assise là, dans le noir, au pied du lit de David.
Se calmer.
»


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !