Sur le vif, Michal Govrin, 5/5
Par Renaud le vendredi 11 avril 2008, 18:27 - Autour d'un livre - Lien permanent
Sur le vif : le point de vue d’une femme sur le conflit au Proche-Orient
Sur le blog littéraire
Attrape-Coeurs, voici une présentation de Sur le
vif, Michal Govrin, édit. Sabine
Wespieser éditeur, trad. Valérie Zenatti.Mardi dernier, nous avons discuté autour du roman de Michal Govrin, Sur le vif. Josiane et Jean-Claude s’étaient joins au groupe pour la première fois. La discussion était vive et pour eux c’était un peu le baptême du feu ! :-)
Je le dis d’emblée, comme d’une façon urgente, Sur le vif est un livre admirable. C’est un grand texte, une traduction brillante, un objet parfait.
Le texte
Sur le vif est un texte dense et exigeant, difficile à démarrer. Michal Govrin aura mis dix ans pour l’écrire. Le roman prend place pendant des évènements que nous avons tous connus et que pourtant nous connaissons très mal, le début des années quatre vingt-dix et la Guerre du golfe.
Dans sa construction le texte alterne trois niveaux d’écriture : les snapshot ou instantanés, des discontinuités au cours desquelles le flux trivial du quotidien surgit comme des clichés, des morceaux coupés au montage d’un film de voyage amateur ; le dialogue mentale d’Ilana avec son père, son souvenir et le besoin vital de lui parler, de lui raconter, de poursuivre la discussion, la réflexion, le travail par delà la mort et, enfin, le récit lui-même. Le texte comme architecture.
Quand est-ce que le texte accroche ? Aux premières réminiscences de Histoire d’une vie, le roman de Aharon Appelfefd et que Michal Govrin remercie à la fin du roman, ou aux premiers ébats, très orientaux, d’Ilana avec Saïd ? Je ne sais. Le fait est que le procédé littéraire, exigeant au commencement, produit un effet inattendu qui se déploie et envoûte.
New Jersey, New-York, Paris, Jérusalem, Paris, les lieux s’enchaînent. L’errance toujours. Architecte de renommée internationale, les projets d’Ilana l’appellent sur tous les continents. Alain, son mari, orphelin rescapé d’un camp et historien court le monde à la recherche des noms de son passé. Le couple bat de l’aile, sérieusement. Alain sent la compétition avec Saïd, le metteur en scène palestinien qui collabore avec Ilana sur un projet de performance. Le couple part à la dérive.
Errance géographique, errance affective, Ilana s’abandonne totalement, inconditionnellement - ce qui ne signifie pas selon leur volonté - à ses amants, nombreux. Mais toujours reviennent comme un leitmotiv la figure du père et le projet d’architecture, indissociables, le non monument, l’anti monument, le monument qui n’est pas monumental, le monument pour la paix : de frêles cabanes posées sur la colline du Mauvais conseil. Les frêles cabanes, les souccas, comme la promesse d’une solution métaphysique au conflit Israélo-Palestinien : la Jachère, le lâché prise. Leitmotiv le monument pour la paix, la performance, la troupe de Saïd, Saïd, le père.
Les personnages du roman sont stéréotypés - jamais caricaturaux - et c’est un des grands mérites de l’écrivain que de faire vivre autant de personnages. Tout comme le mathématicien choisi ses hypothèses en vue de la démonstration, Michal Govrin, en architecte de son œuvre, choisi et décrit soigneusement, rigoureusement ses personnages. Alain, intelligent, bourgeois, inquiet, taciturne est la figure du juif. Saïd, dans la promiscuité de la vie d’artiste, félin, séducteur, égoïste, inconstant, rigide est la figure de l’arabe. Claude, divorcé, dévoué, fidèle confident, discret, opportuniste est la figure du français. Sa figure est complétée par celle des deux collègues d’Ilana du bureau parisien, Colette et Fernand, attentionnés, prévenants, paisibles - lâches ? Aharon Tsouriel, le père d’Ilana créateur d’Israël, romantique, plein d’illusions, désillusionné, reconnaissant naïveté et erreurs, est le pionnier, le créateur. Signalons également, David et Yonathan, les deux enfants d’Ilana, deux personnages, deux personnalités à part entière et prouesse littéraire de Michal Govrin tant ils sont vivants. Leur mère les suit comme une caméra, attentive au moindre mouvement, à la moindre variation. Ilana, enfin, architecte, mère et amante, amante et mère, insatiable, libre, sur le fil. Ilana ne se décrit pas mais se découvre au fil des confidences, des sentiments qu’elle explore et dont elle n’est pas dupe. Le corps a ses raisons que la raison ignore. Et d’où vient que les innombrables personnages qui traversent le récit sont si justes, si bouleversants ? De la pratique du théâtre ? De la fréquentation des acteurs ? De la troupe ? De la mise en scène ? Le texte comme performance.

La symbolique est transparente. Alain est Israël et le peuple juif, Saïd est la Palestine et le peuple arabe. Deux hommes en concurrence et que apparemment tout oppose s’affrontent sans se connaître pour Ilana. Ilana comme enjeu, le seul véritable - pour l'homme -, symbole de la femme, de Jérusalem et de la terre, féconde et fécondée. Mais, nous dit l’écrivain, Ilana, la femme, Jérusalem, la terre n’appartient à personne ; elle n’appartient qu’à elle-même : c’est la métaphore de la jachère, du lâché prise symbole de liberté, de tolérance, de partage, de paix. Une fois tous les sept ans, une année entière, les clôtures sont ouvertes, la terre est laissée à elle-même et chacun en recueille les fruits. Cette idée nous a appris l’écrivain est présente dans tous les grands textes religieux mais n’a jamais existé dans la pratique. Enfin, le père d’Ilana, créateur d’Israël, est bien entendu la figure du Père, du Dieu créateur. Comme l’a rappelé Michal Govrin au cours de notre rencontre, dans la cosmogonie hébraïque, c’est Dieu l’artisan de la confusion dans l’ordre du monde… Peut-être y a-t-il là encore un symbole. Et peut-être Alain a-t-il raison, n’est-ce pas pure folie que de rassembler le peuple juif sur un seul territoire ? Le texte comme symbole.
Ilana agit comme un révélateur, le pivot autour duquel s’articule la réflexion. Saïd et Alain, palestiniens et israéliens, arabes et juifs sont renvoyés dos à dos dans leur égoïsme et dans leur intolérance. On voit bien - Michal Govrin nous donne à voir - comment Alain et Saïd, sans se connaître, s’enlisent chacun à leur manière dans la haine et dans le refus obstiné de comprendre l’autre, de dialoguer, de dépasser le conflit. Et s’il leur vient quelque velléité dans ce sens, la communauté vindicative s’abat sur eux. Témoin privilégié et désemparé des incompréhensions de part et d’autre, Ilana souffre terriblement et nous sommes spectateurs de ses souffrances. Contrairement à ceux qui ont pris le parti de la haine, la liberté de son amour dépasse les conflits, les résous, les dissous. Elle nous donne une belle leçon d’amour et de tolérance. D’ailleurs, si le texte nous dérange, voire s’il nous met en rage, nous devrions nous inquiéter de savoir d’où vient ce sentiment, du comportement d’Ilana ou de notre plus ou moins grande tolérance, liberté d’esprit ?
En Israël, Sur le
vif a été mal accueilli par les partis politiques de droite comme
de gauche. Par la lucidité et la liberté de ses propos l’écrivain s’est fait
des ennemis de tous bords. Mais au fond quoi de plus logique ? Ne tente-elle
pas de dépasser le conflit dans lequel nombre trouvent leur légitimité ? J'y
vois la marque essentielle d'un grand roman qui dépasse les faux
semblants et jette une lumière crue sur la réalité. Un de ces romans qui se
fraie un chemin jusqu'à approcher la vérité et qui dérange.Trop d’intérêts sont en jeu et dès le début du roman nous savons que Ilana est morte dans un accident de voiture sur une autoroute d’Allemagne, que son œuvre ne verra pas le jour et que, peut-être, elle emporte avec elle le trait d’union entre juifs et arabes – et que peut-être aussi Alain aurait accepté.
Admirable aussi ce procédé qui à tous les niveaux de l’écriture consiste en premier lieu à résumer un fait totalement, à en donner l’épilogue immédiatement pour ensuite revenir en détail sur le fait et le commenter, l'explorer. L’écrivain désamorce le suspens et le lecteur est tout entier à la pensée de l’instant, et non dans une fuite en avant. C’est l’anti roman de genre, une œuvre de pur travail, de pure réflexion : un chef d’œuvre.
La traduction
Je ne lis pas l’hébreu. Et pourtant, lorsque Sylvie a dit que la traduction Valérie Zenatti était très bonne, j’ai spontanément renchéri en disant qu’elle était excellente. Qu’est-ce qui m’autorise de dire cela ? Ce français irréprochable, cette vérité et cette justesse dans les phrases et dans le ton. Je ne sais. C’est peut-être juste que j’ai trouvé le texte excellent en français.
Mais écoutez plutôt l’interview de Michal Govrin par Valérie Zenatti. C’est sans doute l’écrivain qui en parle le mieux. A un moment, Michal Govrin interrompt spontanément le fil de son discours pour rendre hommage au travail de son éditeur et de sa traductrice.
L’objet
Sur le vif est un gros morceau de feutre posé sur les genoux. C’est un rapport physique avec le livre. Le texte est dense et l’objet est lourd, aussi le contact visuel et tactile avec le livre participe du plaisir de la lecture. Les pages sont impeccables, la typographie irréprochable, il n'y a pas de coquilles. La couverture aux couleurs claires, pastel, un peu désuètes est apaisante et invite à la lecture. Elle est doublée de chaque côté du livre d’une page interstice marron qui protège le texte.
C’est le printemps. Le livre posé sur les genoux pèse et les mains transpirent. La couverture boit la sudation. Le livre est résistant et à force de manipulations la couverture se peluche légèrement entre les doigts comme un buvard : les pages restent impeccables. Le livre accompagne, aide, encourage tout au long de la lecture de ce texte dense.
A la fin de l’édition française de Sabine Wespieser se trouvent des photos montages de Michal Govrin. Ils donnent une idée de ce qu’est la colline du Mauvais conseil, de ses paysages et du monument pour la paix qu’a imaginé Ilana Tsouriel. L’édition américaine intègre dans le texte, avec les snapshot, des photos, des clichés pris par la fille de l’écrivain au cours de leurs repérages. En suivant le lien vous pourrez voir un extrait de l'édition américaine.
Un chef d'œuvre, une œuvre d'art
Pendant la soirée de lecture, j’ai parlé de chef d’œuvre à propos de ce livre. Erika m’a repris au vol et a dit qu’il y avait tout de même quelques défauts. Bien entendu. Comme dans tout chef d’œuvre, comme dans tout, oui, il y a des défauts. Plus tard, j’ai repensé à cette échange. Une certaine langueur était nécessaire pour la beauté de l’ensemble. Ce texte a été tant travaillé, ciselé, qu’il peut sans aucun doute être qualifier de chef d’œuvre. Je pousserai même jusqu’à dire que ce texte n’est pas simplement une construction quasi parfaite - aussi parfaite qu'une création humaine peut l'être -, c’est une œuvre d’art. Une œuvre d’art qui par sa singularité transcende les mots qui la portent, dépasse le créateur et que l’on en fini pas d’interroger, de déplier. Aussi étrange que cela puisse paraître, Michal Govrin a réussi à insuffler quelque chose de l'ordre de l’architecture, de la performance et du photo journalisme à ce texte, cette œuvre d’art.
Sur le vif est un texte dense et brillant qui demande des efforts intellectuels au lecteur et aussi - et peut-être surtout - de tolérance mais celui-ci est récompensé bien au delà de sa peine. Ce roman est construit de matériel, de scènes superbes qui sont à découvrir urgemment (1).
Voilà, je voudrais remercier Erika et Sylvie pour leur travail de conseil, pour m’avoir fait découvrir ce texte que je ne suis pas près d’oublier et pour m’avoir permis de rencontrer Michal Govrin. Je voudrais également saluer l’excellent travail éditorial de Sabine Wespieser qui a publié ce texte et l’impressionnante et inoubliable traduction de Valérie Zenatti.
Notes :
(1) Pendant la soirée de lecture, j'avais dit que si Michal Govrin écrivait encore deux ou trois romans de cette trempe - est-ce possible ? - alors pour ma part elle mériterait le prix Nobel de littérature. Mais peut-être mériterait-elle aussi - et peut-être même de façon plus urgente - le prix Nobel de la paix.
Interview :
Pour voir l'interview au Salon du livre de Michal Govrin par Valérie Zenatti, suivez le lien Interview de Michal Govrin.
Extrait :
« Et les femmes ? Non, ne je vais pas faire semblant, papa. Elles distillent le poison de la revanche dans la peur, rendues folles par les gémissements de douleur et de terreur. Elles font prêter serment aux hommes, aux fils, les envoient mourir au nom de la mère, de la femme, de la terre. Et à leur retour, elles attendront sur les bas-côté de la route, droguées par la douleur, un chant de combat héroïque sur les lèvres. Dissimulant la honte, la culpabilité.
Aurai-je l’occasion de dire cela à Saïd ? Lui raconter David et Yonathan, collés à moi ? La nausée, la peur ? Lui demander comment Kaïna et les enfants ont traversé cela ? S’est-il seulement déjà posé la question, une fois au delà des slogans ?
Et comment je me suis tue dans la salle plongée dans le noir, au milieu des cris meurtriers de haine pendant la représentation du Clown. Compréhensive, libérale… Comment je n’ai pas osé parler là-bas des cabanes, de la jachère… Je n’ai pas osé, papa.
(C’est peut-être pourquoi nous nous sommes retrouvés corps contre corps ? Dans l’illusion que nous pleurerons un jour ensemble notre histoire sanglante commune ?)
L’odeur sucrée dans la chambre des enfants.
Je suis assise là, dans le noir, au pied du lit de David.
Se calmer. »
Ce point de vue sur le texte est éminemment
subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner
votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter
une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !
Commentaires
Je voudrais vous féliciter pour ce joli commentaire (et pour le blog dans son ensemble), car cela me semblait bien difficile de résumer un tel livre, et je dois dire que votre vision est proche de la mienne.
Après avoir écouté l’instructif interview de Michal GOVRIN par sa traductrice, je pense avoir un peu mieux compris ce livre, ou en tous cas, cela m’a permis d’y voir d’autres éclairages aussi nombreux que riches, comme par exemple cet attachement aux enfants et cette fragilité symbolisée par la cabane à trois côtés.
Mais surtout, je retiens que l’objectif de ce roman est avant tout, au travers de la vie d’une héroïne et de personnages symboliques, une manière de décrire les problèmes du Moyen Orient si délicats à exprimer. Dans ce sens, je pense que l’objectif a été atteint avec brio.
Michal GOVRIN, tout comme son héroïne, a voulu sortir momentanément de son pays et de son contexte, comme si elle voulait mieux observer, mieux comprendre, la situation loin de Jérusalem mais près des Juifs de la Diaspora peut-être. Puis, revenue à Jérusalem, elle nous tient en halène en décrivant de manière on ne peut plus concrète la guerre du Golfe telle qu’elle a été vécue du côté Israélien, un aspect pas forcément bien connu. Parallèlement, elle nous décrit l’évolution de la position de son amant Palestinien devenant peu à peu son ennemi. Ainsi, elle nous fait partager les différentes visions de chacun.
Dans l’interview, Michal GOVRIN nous confirme qu’elle « envoie » en éclaireuse Ilana, une femme aux idées on ne peut plus avant-gardistes. En la faisant mourir délibérément, elle nous laisse penser que cette solution de laisser la terre en jachère est, au moins pour le moment, du domaine de l’utopie. Mais peut-être cette utopie d’aujourd’hui deviendra-t’elle un jour réalité.
Merci Jean-Claude pour vos compliments. Je ne sais pas du billet ou du commentaire lequel est le plus intéressant à lire ! :-)
Dans ce commentaire, je reviens sur une idée que j’ai formulée pendant la soirée mais que je n’ai pas explicitée, à savoir que cette œuvre littéraire me paraissait me dispenser de lire nombre d’essais sur la situation au Proche-Orient - posture volontairement exagérée.
Michal GOVRIN a produit une œuvre très originale et riche tant sur le fond que sur la forme. L’écrivain, en tant qu’écrivain, produit de la "littérature". Son approche des conflits au Proche-Orient en filigrane de l’œuvre est donc bien entendu "littéraire". Par exemple, l’écrivain utilise des symboles, des archétypes pour s’adresser au lecteur. Et ainsi, dans son œuvre, l’écrivain propose ainsi une solution "métaphysique" au conflit, la Jachère.
Cette manière d’envisager la situation au Proche-Orient, si l’on oubli qu’il s’agit d’une approche "littéraire", peut laisser le spécialiste de la région, le géopoliticien sceptique. Pourtant, comme l'atteste le texte, l’écrivain n’est pas dupe de la situation. Par exemple, elle est consciente du rôle primordial des Etats-Unis et de l’existence d’autres enjeux que la femme, Jérusalem ou la terre – le terre qui elle-même peut-être considérée comme le symbole de richesses naturelles. Simplement ce n’est pas le propos "direct" du texte et, surtout, ce n’est pas la manière de l’auteur qui, elle, est "littéraire".
Ce qui impressionne au final dans ce texte, et ce pourquoi je pense qu’il s’agit d’un "grand" texte, c’est que la complexité de la situation dans la région est presque plus clairement explicitée, mieux dite et mieux comprise de cette manière "littéraire", symbolique que si cela avait été dit de manière factuelle, sous un angle géopolitique. En ce sens, "Sur le vif" concurrence et/ou complète les essais de géopolitiques ou philosophico-politique sur la question et, d'une certaine manière même, les dépasse.
Ce texte me conforte dans l'idée que la "littérature", en tant qu'Art, est la plus haute forme de la philosophie, de la recherche de la vérité, en ce qu’elle réussit à exprimer une vérité que d'autres formes non artistiques ne sauraient atteindre. Et c’est bien le propre de l’Art que de nous parler, nous toucher directement, entièrement.
Tout cela peut paraître abscons. Pourtant, je réfléchis et je trouve cela bien simple : ce delta, ce gap, ce hiatus entre un essai et la "littérature", et qui fait selon moi irrémédiablement défaut au premier pour approcher la vérité, c'est le jeu des passions. Et seule la "littérature", en tant qu’Art, nous les donne à voir et, même, à éprouver. En cela, oui, "Sur le vif" est un texte va au-delà de tous les essais et parce que, justement, il est "littérature".
Dans ce commentaire je reviens sur un personnage éphémère dans le cours du récit mais qui ne cesse de m’interroger. Il s’agit de Mirabelle, une figure que je tiens pour très importante : celle de l’idéaliste qui verse dans l’extrémisme.
Mirabelle est une femme sublime et une actrice qui se donne entièrement pour son art. La conséquence de cette beauté est une certaine grandeur d’âme. Mirabelle idéalise la beauté et l’Art, et sans doute d’autres choses. Saïd, qui est dans un autre registre, la courtise mais elle se refuse à lui. Il finit par la posséder à Beyrouth sous les bombes (le récit m’a rappelé un passage de la biographie du photo-journaliste Patrick Chauvel, justement à Beyrouth). Evidemment, juste à la suite, Saïd retourne auprès de sa femme et de ses enfants… Mirabelle, elle, s’éloignera progressivement mais résolument de Saïd qui ne la possédera plus jamais. Plus tard, on perd sa trace de Mirabelle.
On imagine la déception et l’amertume de cette femme sans concessions au regard de ses idéaux. Par son comportement brutal et égoïste, Saïd la renvoie définitivement aux mains des activistes et dans la clandestinité.
Mirabelle qui est a priori quelqu’un de bien et de courageux - combien d’assauts a-t-elle repoussée de la part de Saïd et d’autres ? - brise elle-même sa vie et verse dans l’activisme. Ce désastre procède à la fois d’une représentation idéalisée du monde, d’un idéal fort, et d’un cruel démenti par rapport à la réalité, le comportement de Saïd.
Je ne peux m’empêcher de penser, à tort ou à raison, que la religion, et le monothéisme en particulier, offre implicitement une vision idéalisée et simpliste du monde, parfois déconnectées de la réalité. La vie ne manquant pas d’occasions de décevoir, la religion peut alors agir comme un catalyseur et peut devenir un creuset dans lequel se recrutent nombres d’idéalistes déçus ou désespérés. Les manipulateurs et fauteurs de troubles ont alors beau jeu d’instrumentaliser les idéaux. Ainsi, si l’on y prend pas garde, la croyance religieuse peut-elle dégénérer en extrémisme.
La trajectoire de Mirabelle, je ne peut que l’opposée à celle Ilana qui, elle, est ouverte, tolérante et vit selon sa nature - que la morale religieuse réprouve plus ou moins fortement. Et, plutôt que de buter sur un idéal impossible à atteindre, Ilana est à la recherche de solutions pragmatiques et concrètes dans sa vie et pour la paix au Proche-Orient.
Ce que Michal GOVRIN semble dire à travers la figure de Mirabelle, c’est que l’extrémisme procède de la frustration d’un idéale inatteignable confronté à la réalité - l’extrémisme étant à mon sens d’autant plus violent que l’idéal est grand et inatteignable. A cela, elle oppose le pragmatisme et l’esprit naturellement libre, tolérant et indépendant d'Ilana.
Au sujet de la religion, il est également intéressant de noter pendant l’interview Michal GOVRIN suggérant l’idée que la situation au Proche-Orient aurait été plus simple si les religions en présence avaient été des polythéismes. Cette idée, je la comprends en deux sens.
D’une part, dans le polythéisme, la propriété et les pouvoirs sont naturellement partagés entre les Dieux. Le partage - dont la jachère est une forme - s’inscrit naturellement dans les relations entre les Dieux. On peut donc présumer qu’elle inscrirait également plus facilement dans les relations entre les hommes. La Grèce antique, polythéiste, n’est-elle pas le berceau de la démocratie, le monde chrétien s’étant structuré lui en royaumes de droit divin.
D’autre part, dans le polythéisme, les Dieux ont un comportement humain. On parle d’ailleurs à propos de leurs représentations et de leurs comportements d’anthropomorphisme. Ainsi apparaissent-ils jaloux, intempérants et parfois même infidèles. Dans leurs comportements, on ne trouve rien qui suggère une conduite plutôt qu'une autre. Le polythéisme est moins normatif, voire pas du tout. Le polythéisme offrirait ainsi moins de prise à l’extrémisme et instillerait un esprit de tolérance.
Cette réflexion sur le monothéisme / polythéisme est très proche de ce que l’on peut trouver chez un auteur par ailleurs très controversé tel que Michel HOUELLEBECQ dans "Plateforme", par exemple. Je suis frappé de voir comment ces deux écrivains aux styles très différents se rejoignent sur ce point.
Cette réflexion sur le monothéisme / polythéisme me semble fondamentale tant la religion a été et est structurante pour les relations humaines. Cette manière d'envisager la religion me paraît éminemment progressiste.