Les
bains de Kiraly, c’est le premier roman de Jean
Mattern. C’est aussi le cahier dans lequel Gabriel, le héros, choisi
de se confier.
Depuis un an maintenant Gabriel s'est installé dans un petit meublé. Il
occupe ses journées à déambuler dans les rues de Londres. Au hasard de ses
promenades il découvre une synagogue qu’il commence à fréquenter. Gabriel a
quitté sa femme, Laura, peu de temps après que celle-ci lui ai annoncé sa
grossesse. Il ignore jusqu’au prénom de son fils et la honte le submerge.
« Mon fils doit savoir, d’une manière ou d’une autre » et il faut croire que
le cahier lui est destiné.
Si Gabriel en est là, à ce point, c’est qu’il a une histoire. Une histoire
lourde qu’il livre à mesure que les mots lui viennent. Il confie aux pages ce
qu’il n’a pas su, n’a pas pu confier à Laura lorsqu’il en était encore temps.
Par cet exercice d’écriture, de reformulation Gabriel tente de surmonter ce qui
chez lui ne fonctionne pas.
Dieu a donné, Dieu a repris. Le leitmotiv traverse le
livre, la seule grammaire - avec les silences - enseignée, inculquée par le
père à la famille. Une grammaire indigente, bien insuffisante pour vivre.
Gabriel ne s'est jamais vraiment remis de la disparition brutale de sa sœur,
ni du silence qui s’en est suivi et dans lequel se sont murés ses parents. La
situation est d’autant plus compliquée que cette disparition résonne avec
d’autres tragédies. Une chape de plomb recouvre l’histoire familiale. Gabriel
est aussi en quête de ses origines.
Élève doué, à l’adolescence Gabriel trouve sa vocation dans l’étude des
langues étrangères, l’anglais notamment. Ce qu’il ne peut formuler dans la
langue maternelle, peut-être pourra-t-il le formuler dans une autre. Gabriel se
jette ainsi à corps perdu dans son métier de traducteurs. Il se réfugie
derrière des piles de dictionnaires en vain. Les mots pour exprimer ce qu’il
ressent ne semblent pas exister. « Nulle part dans les dictionnaires je n’avais
trouvé les mots dignes de ce chagrin. » (p70)
Léo a vécu un drame comparable. Devant son ami médusé, il trouve les mots
pour dire ses émotions. Gabriel, lui, ne parvient pas à trouver l’issue. Malgré
l’amitié indéfectible de Léo, malgré tout l’amour que lui porte Laura, rien n’y
fait. Faute de connaître la grammaire, Gabriel ment par omission dans une fuite
en avant et « nulle femme n’a jamais été trompée comme Laura. » (p 71)
Après bien des tâtonnements, c’est en Hongrie que Gabriel découvre le secret
de ses origines. Mais il se désintéresse de la clé que son ami Janos lui révèle
triomphant. Cette seconde escapade en Hongrie était surtout un prétexte pour
échapper à Laura. Il est d’ailleurs symbolique que Gabriel ai été amené à
visiter la Hongrie pour les besoins de la traduction du Docteur
Faustus. Adrian Leverkünhn, le héros de Thomas
Mann, vend son âme au Diable : « emmuré dans ce secret, l’amour lui
est interdit… » (p 74)
Plus tard, dans la synagogue londonienne, Gabriel aura tout le loisir de
considérer et de digérer les révélations concernant ses origines. « En silence
et sans même remuer les lèvres, je récrivis une histoire dont toute ma famille
avait voulu me priver, et j’en pleurais de rage. » (p 106)
Les bains de Kiraly est le roman de
l’impuissance. De l’impuissance à s’affranchir du passé, de
l’impuissance à trouver les mots, à poser des mots sur ce que nous ressentons
de plus douloureux, de plus ancré en nous. De l’impuissance à formuler sa
douleur, à la traduire en mots, à la partager, à l’abandonner au passé et à
vivre enfin. « Le courage ne lui [son ami Léo] a jamais manqué pour trouver les
mots là où ils s’arrêtent pour moi. Il m’a fait cadeau de sa douleur, et je
comprends aujourd’hui que la peine et le chagrin peuvent être offerts à une
personne aimée, comme le plus beau des cadeaux. » (p 81)
Un roman qui interroge la notion, l'idée de liberté au regard de la
difficulté - voire de l’impossibilité - à se libérer du poids du passé malgré
toute la force de la volonté. « Certains beaux esprits prétendent que la
disparition est la forme la plus radicale de notre liberté. Ils ne savent pas
de quoi ils parlent. Je suis prisonnier de mon absence. » (p 123)
Jean Mattern signe avec Les bains de
Kiraly un beau premier roman. C’est un texte ambitieux et sincère
dont l’un des mérites - et non des moindres - est de révéler l’importance
fondamentale des mots et de la langue. Un texte court, dense, sensible et
intelligent qui peut parler à chacun d’entre nous.
Les révélations à la fin du texte sont surprenantes. Le lecteur tombe des
nues. Mais compte tenu de la situation, pouvait-il en être autrement ? Le texte
s’ouvre et se termine par cette phrase : « Un pas devant de l’autre. » C’est
dire, parfois, la difficulté à avancer.
Extraits :
« A-t-elle vraiment cru que les explications viendraient avec le temps ?
A-t-elle pensée – comme tant de gens – que le temps arrangerait tout ? Une des
croyances les mieux partagées et pourtant sans fondements : le temps ne résout
rien. Il creuse, il aggrave, il accentue. De telle sorte que même lorsqu’il n’y
a pas de secret honteux, pas de faute cachée et inavouable, la moindre faille
devient un fossé béant – avec le temps, justement. » (p 83-84)
« Laura, elle, a fait comme si les mots n’avaient aucune importance. Elle
m’a enveloppé de son rire, de sa chaleur, de sa chair. Comme pour me dire
peu importe si cela fait mal, je suis là, bientôt tu ne te souviendras plus
de la douleur, là où tu me disais tu vois, j’ai mal comme toi, mais
j’avance. Pourquoi suis-je incapable de vous répondre, d’être là pour vous
deux, l’ami et la femme aimée ? » (p 89)
« Mais grâce à des inconnus en prière, des inconnus ignorants tout de moi,
une certitude qui avait pris racine en moi à l’âge de dix ans est morte : je ne
suis plus sûr que les mots soient vraiment insuffisants. Je ne sais plus. Aucun
dictionnaire ne vient à mon secours. Aucun modèle n’existe pour ce que je dois
apprendre à dire à la femme que j’aime. Je n’ai appris qu’à traduire. Traduire,
oui, mais quoi ? Mes sentiments, mes erreurs, mes fautes, ma peur ? Comment
trouver ces mots nouveaux, des mots qui ne seraient pas seulement les vocables
des autres ? Des mots utiles, et surtout : les miens. Je dois les apprivoiser
pour aller au bout de ce chemin, reconquérir un à un ces mots interdits, et
leur sens. Donner, reprendre. » (p 93)
« Mes parents n’avaient rien à faire de mes crises de nerfs. Ce n’était pas
leur affaire.
Ma mère appliquait les préceptes de mon père à la ligne. Dieu à donné. Dieu à
repris. Il fallait s’y résigner. Continuer. Telle était la loi. La vie
l’emporte toujours. Elle avait encore deux enfants dont il fallait s’occuper,
deux enfant qui lui restaient. Il ne fallait pas leur montrer ses larmes, sa
faiblesse. Ils avaient droit à une enfance sans soucis, après tout.
Elle n’avait pas compris que mon enfance s’était brisée en même temps que le
corps de Marianne, sur le bas-côté d’une route sinueuse de Champagne, ce soir
d’octobre. De manière irrémédiable. Elle n’avait pas vu que je ne savais pas
faire. La leçon de grammaire de mon père ne me suffisait pas.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas être celui qui reste. » (p 121)
Présentation de l'éditeur
Gabriel a bien tenté de croire au bonheur. Subjugué par Laura, il s’est arrimé
à son rire et s’est employé à vivre au présent. Mais du jour où elle lui a
annoncé qu’elle attendait un enfant de lui, il a pris la fuite, sans un
mot...
Quand, après des mois d’errance dans Londres, il échoue par hasard dans une
synagogue, les chants des hommes l’apaisent, et libèrent enfin sa parole. Il se
lance alors dans l’écriture de cette longue confession, où le silence et la
culpabilité dansent un vertigineux pas de deux.
De lui, de son enfance solitaire, de sa sœur aînée fauchée par un chauffard
ivre, de ses parents murés dans leur deuil, de leur refus de rien lui révéler
sur leur passé, il n’a jamais pu parler, ni à Laura, ni à son ami Léo. Jamais
il n’a pu exprimer la vérité de ses sentiments. Et, si des mots il a fait son
métier, c’est pour traduire ceux des autres, barricadé derrière une montagne de
dictionnaires.
Quand, à la faveur d’une rencontre des traducteurs de Thomas Mann en Hongrie,
une clef de son passé lui est révélée dans un cimetière de Budapest, ses
souvenirs se bousculent : les phrases murmurées par ses parents dans une langue
étrangère, la saveur de la cuisine magyare, la fascination pour la littérature
de la Mitteleuropa qu’avait su éveiller en lui le vieux libraire du pays
champenois où il a grandi...
Évoquant le désarroi existentiel et sentimental de cet homme fragile livré à
lui-même, Jean Mattern écrit avec des accents justes et mesurés un lumineux
roman des origines.
Disponible en librairie le 25 août 2008 au prix de 17 €, 144 p.
ISBN : 978-2-84805-066-9
(Code Sodis : 972346.1)
Date de parution : Août 2008