Blog littéraire Attrape-Coeurs (littérature française et étrangère, critiques, auteurs)

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Coups de coeur des lecteurs

Dans cette rubrique, ce sont lecteurs qui font part de leurs découvertes. Il serait amusant d'accompagner la critique d'une note à la façon de Pierre Bayard : LI, LP, LE, LO, (LL) avec +, ++, -, --.

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vendredi 5 septembre 2008

La promenade des russes, Véronique Olmi, 5/5

La promenade des russes, Véronique OlmiL’histoire

La narratrice, Sonia, est une adolescente de quatorze ans qui vit à Nice avec sa grand-mère d’origine Russe. L’histoire se déroule en 1974.

Sonia a bien des parents mais elle n’a que très peu de contacts avec eux. En effet, sa mère ne passe la voir que de temps en temps car elle est toujours en voyage ou au moins en mouvement. Son père, d’origine Italienne, ne demande qu’une chose, ne pas avoir à s’occuper d’elle. Aucun de ses parents ne lui donne l’amour qu’elle serait en droit de recevoir.

Sonia vit donc avec sa grand-mère dont la seule obsession est de ressasser son passé dans la Russie des Tsars, du temps où elle était une amie de la dynastie des Romanov. En particulier, elle détient, semble-t-il, la vérité sur Anastasia, la petite princesse qui aurait échappé au massacre de sa famille par les Communistes pendant la révolution Russe en 1917. Elle écrit au Directeur d’Historia pour lui faire part de ce qu’elle sait, mais n’obtient jamais de réponse. Elle écrit également au Président de la République en vain. Bref elle se morfond de ne pouvoir confier cette vérité historique à personne. Elle souffre de devoir désormais devenir une vieille « mémé » Française alors qu’elle avait un rang important dans la noblesse et de nombreux domestiques.

Sonia voudrait bien être une jeune fille Française « standard », mais elle est complètement absorbée par l’histoire de sa famille. Elle rêve parfois qu’elle est elle-même Anastasia et qu’elle fuit. D’un autre côté, elle souffre d’être une étrangère et elle se sent rejetée par ses camarades de classes.

Le texte

L’écriture du texte est remarquable. C’est un mélange d’écriture naïve comme pourrait l’être celle d’une jeune fille de quatorze ans. De nombreux passages sont réellement amusants, notamment la description de la concierge et de son fils. On s’y croirait ! Mais c’est loin d’être une grosse farce. C’est plutôt un livre attendrissant. En même temps, le texte est d’une lucidité étonnante par les remarques judicieuses sur la vie des Français de souches et sur celles des immigrés qui ont du mal à s’intégrer. Le vrai thème du roman est donc bien l’intégration des étrangers en France.

Public

Un livre à recommander à tous publics. Facile à lire par une écriture qui coule et en même temps d’une grande profondeur ! Si vous cherchez un livre à offrir à une adolescente c’est idéal. Mais tout le monde y trouvera un intérêt bien sûr.


Présentation de l'éditeur

L’héroïne de ce roman est une très jeune fille, Sonia, qui vit à Nice avec sa grand-mère russe. Comme toutes les " babouchkas " de la Côte d’Azur (lieu d’exil favori des Russes blancs après la Révolution d’octobre), celle-ci se partage entre samovars, rêveries et nostalgie du " paradis perdu ". De fait, la petite Sonia ne sait pas vraiment à quel monde elle appartient : celui de sa réalité quotidienne, avec une mer trop bleue et les commerçants de la vieille ville ? Ou celui de ses songes, orchestrés par sa babouchka, avec ses neiges étincelantes et ses fastes tsaristes ? Prudente, elle s’est donc réfugiée dans un imaginaire très personnalisé où l’on retrouve les héroïnes romanesques de Daphné du Maurier et le " Mystère Anastasia " - cette jeune princesse qui, dit-on, échappa au massacre de la famille impériale… On suit ainsi son éducation sentimentale et morale entre deux mondes distincts. Il y a là le pittoresque du midi et le tourment slave ; des odeurs mêlées d’ail et de thé ; des douleurs causées par une mère absente et des remèdes imaginés par une grand-mère qui, pour survivre, adore (se) mentir à elle-même et aux autres…
Roman de ton, d’atmosphère et de sensation, variation sur le thème de la vérité, de l’histoire, des sentiments, La promenade des Russes est porté avec grâce par la prose ironique et douce de Véronique Olmi qui ruse habilement avec sa propre biographie.

Véronique Olmi a publié plusieurs romans (Bord de mer, Numéro Six, Un si bel avenir, La pluie ne change rien au désir, Sa passion) et des pièces de théâtre (de Chaos debout au Jardin des apparences ou, plus récemment, Mathilde et Je nous aime beaucoup) qui sont jouées partout en Europe.

Editeur : Grasset & Fasquelle (3 septembre 2008)
Langue : Français
ISBN-10: 2246722411
ISBN-13: 978-2246722410

L’incendie du Chiado, François Vallejo, 4/5

L’incendie du Chiado, François VallejoL’histoire

En 1988, un incendie terrible a détruit une grande partie de la vieille ville de Lisbonne, le quartier du Chiado. Ce fait s’est réellement produit. L’auteur, présent à ce moment-là, a été choqué par l'événement et en a tiré un roman avec des personnages imaginaires.

Juste après cet incendie gigantesque, les autorités portugaises ont fait évacué le quartier. De nombreux immeubles et magasins ont été partiellement ou complètement détruits. Mais quatre personnes, et bientôt une cinquième, se retrouvent à errer au milieu des décombres. Ils se regroupent et passent ensemble quatre jours dans un appartement. Ils réussissent à subsister sans eau ni électricité, mais en trouvant des provisions ici ou là, et en buvant le vin qu’ils trouvent dans cet appartement.

Chacun a ses propres raisons de se trouver là et ce ne sont pas toujours celles qu’ils affichent au départ. Chacun a aussi son caractère et bien sûr ses propres contradictions.

Il y a :
  • Carneiro, un vieil homme, gardien d’un cinéma, qui ne veut pas quitter les lieux de peur que quelqu’un ne vienne piller son appartement.
  • Eduardo, un photographe, qui semble à l’affût pour prendre LE cliché qui va le rendre célèbre.
  • Agustina, une femme qui cherche sa fille qui, pense-t-elle, va probablement la rejoindre.
  • Et le Français (dont on ne connaîtra jamais le nom), un biologiste, à la recherche de l’histoire de son père qui est venu au Portugal pendant la guerre pour se sauver, croit-il.
Et puis il y a un cinquième personnage assez énigmatique...

Au file du temps qui passe, des discussions des uns avec les autres, des conflits aussi, on comprend les vraies motivations des uns et des autres. C’est l’occasion d’échanges à caractère psychologique. C’est aussi une manière de regarder l’histoire du Portugal, en particulier son régime dictatorial passé et les problèmes dans ses colonies africaines. Le livre débouche également sur des réflexions sur la réalité et la pérennité des choses.

Le style

Vallejo a une écriture dynamique, toujours au présent, dans l’action. Ce livre exerce un pouvoir d’attraction. On a vraiment envie d’en savoir plus sur ces personnages. Il convient à tous publics et plus encore aux personnes liées ou connaissant le Portugal.

Ce n’est pas un policier, ce n’est pas réellement un roman psychologique, ce n’est pas non plus un roman historique. C’est un peu tout cela à la fois.


Présentation de l’éditeur

« Ça va vite. Lisbonne brûle. »
Le 25 août 1988, s’embrasait le Chiado, le quartier historique de Lisbonne la magnifique. De la fenêtre de son hôtel, François Vallejo fut l’un des premiers à entendre le grondement des flammes, à voir le ciel se métamorphoser, à sentir les couleurs de l’incendie, le rouge, le jaune… grimper à toute allure les étages des magasins.
Cette image s’est fortement imprimée dans son regard, dans son esprit. Vingt ans plus tard, il restitue des sensations, des émotions par le biais de cinq personnes —quatre hommes et une femme – qui refusent d’évacuer les lieux, pour s’enfoncer dans les décombres et les cendres de ce lieu magique, historique, tant par ses magasins tout en boiseries, que par ses cafés où se réunissait la fine fleur de l’intelligensia lisboète (notamment le café A Brasileira, qu’aimait tant le poète Fernando Pessoa). Pendant cinq jours, quatre protagonistes dont on ne sait rien, vont se rencontrer, s’observer, s’opposer, se cacher, abandonner un peu de leur « humanité ». Jusqu’à ce qu’apparaisse un cinquième personnage, Juvenal Ferreira, figure mystérieuse et inquiétante, qui prend un tel ascendant sur ses « amis » qu’il parvient à leur faire avouer les raisons profondes, inconscientes même, pour lesquelles ils ont eu besoin de passer une frontière, de passer clandestinement les barrières de sécurité, de se mettre, en quelque sorte, en « marge » de la société.
Ce groupe ne sortira pas indemne de l’aventure, pour ceux qui en sortiront. François Vallejo décrit avec délice la façon dont une certaine sauvagerie s’emparent de ses héros, comment la faim, la soif, la peur les modifient, les révèlent.
Le crescendo est rythmé par la lumière du jour, où ils peuvent se voir, et l’obscurité de la nuit, — totale, puisqu’il n’y a pas d’électricité — où chacun se laisse aller… et manipuler.

François Vallejo est né au Mans en 1960. Il enseigne les lettres classiques et habite le Havre, ville qui a servi de cadre à son premier roman, Vacarme dans la salle de bal, paru en septembre 1998. Ont suivi : Pirouettes dans les ténèbres Madame Angeloso (Prix France Télévision 2001) qui vient de paraître en collection b I s Groom (Prix des Libraires 2004, Prix Culture et Bibliothèques pour tous 2004) Le Voyage des grands hommes (Prix Pierre Mac Orlan 2005, Prix Roman du Var 2005, Prix de l’Académie du Maine 2005) Ouest (Prix Giono et Prix du Livre Inter 2007), qui vient de paraître en Points Seuil et qui est en trente-cinquième position des meilleures ventes GFK deux semaines après sa sortie.

Broché: 221 pages
Editeur : Editions Viviane Hamy (15 août 2008)
Collection : CONTEMPORAINS
Langue : Français
ISBN-10: 2878582837
ISBN-13: 978-2878582833

Le rêve de machiavel, Christophe Bataille, 3/5

Le rêve de machiavel, Christophe BatailleL’histoire

L’histoire se passe en Italie, en Toscane, vers 1520, donc pendant la Renaissance. La peste a envahi la région. Machiavel, qui est à la fois écrivain, mais aussi homme politique – il a été ambassadeur et a subi des tortures ici et là – arrive à Sienne. Il entre dans la ville où la peste sévit.
Dans cette ville, plus aucune valeur ne subsiste. Il a beau être le grand Machiavel, cultivé, riche, intelligent, il n’est plus rien qu’un humain comme les autres à la recherche d’eau potable ou de nourriture.
Dans ce contexte où l’on n’hésite pas à torturer, brûler et tuer n’importe qui supposé responsable de la peste, l’apothicaire, le juif, les filles aux cheveux longs, etc... Machiavel essaye de passer inaperçu. Il se cache dans une auberge où il reste seul un moment avec l’hôtelière, qu’il nomme « la reine ». Malgré sa laideur, il a avec elle des moments d’intimités, personne ne sachant combien de temps il lui reste à vivre. Puis un jour, elle disparaît...
Un peu plus tard, Machiavel recueille une très jeune fille promise à une mort certaine. Il s’en occupe lui assurant une fin honorable. Étonnement, il éprouve pour elle une réelle affection, comme si finalement, la seule vraie valeur humaine qui reste en toutes circonstances, c’est l’amour, l’affection.

On navigue souvent entre le rêve et la réalité, puisqu’il n’y a plus de réalité, plus de valeur. Machiavel se sert ainsi de l’un de ses diamants pour acheter de l’eau

Puis comme dans La peste de Camus, la maladie part sans qu’on sache pourquoi et la vie reprend comme si rien ne s’était passé.

Belle écriture et beau style mais parfois on s’embarque dans des passages un peu oniriques. Certains diront que c’est très fort.

Les thèmes

La critique de la société et de son système de valeur : tout ce qui est acquis dans une situation de vie paisible disparaît en cas d'événement dramatique : le savoir, la richesse, la culture, les processus de gouvernance, etc...

On ne peut s’empêcher de comparer le texte avec La peste de Camus, bien que les époques et les contextes soient différents. On peut aussi imaginer d’autres situations conduisant aux mêmes conséquences : guerres civiles par exemple...

Les conclusions sont aussi différentes: ici on ne vante pas tellement le courage d’un homme mais c’est plutôt une réflexion sur notre existence et nos valeurs.

Un livre à recommander aux amateurs de philosophie, mais pas forcément facile à lire pour ceux qui cherchent simplement à se distraire.


Présentation de l’éditeur

Quelques semaines avant sa mort, à Florence, Machiavel est surpris par la peste. La ville est comme son tombeau. Derrière les palissades, on vit dans la peur, on abandonne ses enfants, on vole du pain gris, on se lave au vinaigre. En quelques heures, l’humanité s’effondre. Sur les bords du fleuve, un prophète réclame des bûchers. Une sorcière tombe en transe. Etrange enfer que cette ville somptueuse, encerclée par les soldats, où se multiplient les meurtres et les viols… Tel est le piège dans lequel se trouve pris le grand penseur politique, l’homme parfaitement civilisé, le voyageur, l’intriguant, l’écrivain. Mis à nu par la maladie, seul, Machiavel garde les yeux ouverts. Sans trop savoir pourquoi, il sauve du bûcher une jeune femme malade…. « Et voici ce que je raconte, après dix années de doute et d’esquisses : le dernier amour de Machiavel. Comment le penseur tombe amoureux au milieu des corps et des mauvais rêves. Le prince qu’il n’est pas décide de soigner cette femme, il la lave, la dévêt, lui parle, l’embrasse, s’allonge contre elle, contre elle et contre tout, jusqu’au dernier instant…. Je prends Machiavel à son histoire. J’en fais un homme. Pour Machiavel, il a fallu ce long chemin. Il a fallu les voyages, l’exil, il a fallu les livres, les traités, les grandes découvertes, les femmes, la bizarre course du temps pour qu’il ne reste rien : rien du grand esprit, rien de la gloire. Car la peste renverse tout. » Christophe Bataille nous donne un magnifique roman sur la maladie et le néant, qui sonne comme un avertissement : le mal ne se dit pas, et ses formes sont légion. Mais c’est aussi un roman d’amour, car c’est un geste d’amour qui renverse Machiavel et le monde.

Christophe Bataille, né en 1971, est l’auteur de plusieurs romans, parmi lesquels Annam (Arléa, 1993) et J’envie la félicité des bêtes (Grasset, 2002), Quartier général du bruit (Grasset, 2006). Il est éditeur chez Grasset depuis 1997.

Broché: 217 pages
Editeur : Grasset & Fasquelle (27 août 2008)
Langue : Français
ISBN-10: 2246738113
ISBN-13: 978-2246738114

Ginsberg et moi, Frédéric Chouraki, 3/5

Ginsberg et moi, Frédéric ChourakiSimon Glückmann est un jeune homme à la fois juif et gay. Il habite dans le quartier du Marais à Paris. Il a une vie pour le moins non conventionnelle. En effet, il assiste le rabbin à la synagogue tout en ayant par ailleurs des relations homosexuelles bien affirmées. Il faut préciser qu’il a une conception de la religion bien à lui.

Il vit dans un appartement avec une colocataire non juive qui est amoureuse de lui. Un amour a priori impossible car sa mère veut qu’il se marie avec une jeune fille de la même confession. Lui-même considère les femmes comme des êtres impossibles…

Ne dévoilons ce qui va se passer avec cette colocataire. Mais elle réussit à faire l’amour avec lui, se retrouve enceinte, le force quasiment à se marier… et elle accouche d’un enfant noir ! Dans le même temps, elle se convertit au judaïsme pour lui faire plaisir.

Un jour, Simon rencontre un vieil homme, Allen Ginsberg, lui aussi homosexuel et également poète. Subjugué par cet homme marqué par la « beat » génération, il délaisse complètement sa femme et son fils prenant pour modèle sur ce poète déjanté.

Par ailleurs, le rabbin étant décédé d’avoir trop mangé de strüdel, Simon le remplace. Les offices religieux deviennent plus proches de séances à la Woodstock que d’offices religieux classiques.

Simon entre alors dans une débauche assez incroyable et il navigue dans un tourbillon où toutes les folies à base de drogue et de sexe sont permises.

Ce livre est inclassable et anticonformiste : le Marais comme si nous y étions. Quelques passages sont particulièrement amusants pour ceux qui fréquentent un peu ces milieux. Quelques passages sont également assez crus ! Malgré tout il plaira aux lecteurs particulièrement ouverts d’esprits et choquera les personnes un peu trop « bien rangées ».
Une bonne qualité littéraire et des situations hilarantes… si toutefois on accepte de rire de certaines choses sérieuses !


Présentation de l’éditeur

Paris, années 90. Simon est gay, il a grandi et vit dans le Marais. Le jour, il assiste le rabbin à la synagogue et délivre aux fidèles une vision très personnelle des textes sacrés. Il pige aussi pour un magazine branché, Bitch. La nuit, il hante les bars et les backrooms, multiplie les aventures sexuelles. Il partage un petit studio avec Chardonnay, une jeune femme très amoureuse de lui, dont il consent à céder aux avances de manière très ponctuelle. Il se retrouve père d’un petit garçon qu’il surnomme affectueusement Ben Junior. Seul hic : le bambin est noir. Tandis que Chardonnay s’occupe de leur fils, Simon reprend ses tribulations nocturnes. Sa vie bascule à la faveur d’une rencontre improbable avec Allen Ginsberg, le poète mythique de la beat generation, dans un sauna spécialisé. Les deux hommes deviennent amants. Très vite, ils forment le couple à la mode dans le Marais, la foule se rue à la synagogue pour assister aux prêches délirants de Ginsberg : entre temps, Simon a pris du galon, au point d’ériger le vieux poète au rang de conseiller d’honneur du temple… Mais ces pratiques finissent par inquiéter le Consistoire qui décide de remettre de l’ordre dans les affaires religieuses du quartier. Au terme d’un procès mémorable, le poète est déclaré persona non grata dans le Marais. Lassé de son existence parisienne, il décide de rentrer aux États-Unis. Sans Simon, qui se marie avec Chardonnay, à la grande joie de sa vieille maman, très à cheval sur les principes...

Frédéric Chouraki a 36 ans. Journaliste freelance, il est l’auteur de quatre romans, Ces Corps vides (le Dilettante, 1999), Aux antipodes (le Dilettante, 2001), Jacob Stein ou l’inconvénient d’être juif quand on est blond aux yeux verts (le Dilettante, 2002) et L’Hôte (Fayard, 2007).

Broché: 226 pages
Editeur : Seuil (21 août 2008)
Collection : CADRE ROUGE
Langue : Français
ISBN-10: 2020982021
ISBN-13: 978-2020982023

Deux testaments , Serge Filippini , 5/5

Deux testaments, Serge PhilippiniL’auteur est professeur de philosophie. Il s’inspire d’une histoire réelle, celle d’un jeune juif parisien, pour écrire ce roman dense, riche en réflexion.

L’histoire :

Sacha est un jeune adolescent Juif et Parisien quand la guerre se déclare en 1939. Son père, coiffeur mais aussi musicien à ses heures, est un Juif Français respectant les bases de sa religion sans plus En revanche, son oncle est communiste et refuse toute religion. Sacha est influencé par son oncle. Il brûle sa bible à dix ans et jure de rester athée.

Pendant la guerre, la famille s’étant réfugiée dans le Sud de la France en zone libre. Entraîné par son oncle Sacha prend part à son niveau à la résistance. On lui confie des missions adaptées à son âge. Il a alors 15 ans. Un jour, par mégarde, il tue un soldat allemand en lançant une grenade par dessus un mur.

Sacha est amoureux (platonique) d’une jeune fille française catholique qui lui laisse un livre comprenant les deux testaments, l’ancien et le nouveau. C’est pour lui une découverte. La jeune fille part avec ses parents à l’étranger et la famille de Sacha revient à Paris une fois la guerre terminée.

Quelques années plus tard, il revient à Montauban, retrouve cette jeune fille avec qui il a un unique rapport sexuel. Il réalise ensuite qu’elle est devenue folle.

Poussé par un sentiment d’appartenance au peuple Juif, lui qui a abandonné toute religion tue un ancien collaborateur qui a dénoncé des Juifs pendant la guerre. Il garde ce secret pendant des années, jusqu’au jour où...

Son crime est-il « acceptable » dans la mesure où ce serait en quelque sorte justice que de supprimer un criminel ou bien est-ce un crime de tuer un personne sans lui faire de procès ?

Les thèmes :

C’est un livre qui fera assurément beaucoup réfléchir sur la religion, sur les règles de la société, sur la morale.

Et surtout, ce livre pose une question fondamentale : Peut-on échapper à ses origines ?

Ce livre aborde des thèmes de réflexion difficiles. Mais il est bien écrit et facile à lire.
Il est forcément enrichissant même pour ceux qui ne sont pas passionnés par les questions religieuses et philosophiques.


Présentation de l'éditeur

À l'heure où débute l'ascension d'Hitler, Sacha Rozner, un petit Juif parisien, jette au fourneau son livre de prières, sans savoir que même pour celui qui se veut " incroyant ", la vie et l'histoire s'écrivent sur cette page blanche, fragile, qui sépare l'Ancien et le Nouveau Testament. Adolescent, il participe à la Résistance dans les maquis de Montauban, il y rencontre la mort, l'injustice, le courage aussi. Adulte, il épouse une survivante de la Shoah et donne naissance à deux filles, qui seront éduquées laïquement. Mais en dépit de ses efforts pour atteindre la paix de l'âme, le sentiment mystérieux et persistant du religieux ne cessera de le poursuivre, dans un siècle pourtant attaché à tuer la religion.

Philosophe de formation, Serge Filippini est né en 1950 dans une famille d'origine italienne et espagnole. Il est l'auteur d'une dizaine d'œuvres de fiction dont L'Homme incendié (Phébus, 1990) et Haut Mal (Phébus, 1993) qui connurent un vif succès.

Broché: 290 pages
Editeur : Editions Phébus (21 août 2008)
Collection : LITTERATURE
Langue : Français
ISBN-10: 2752903162
ISBN-13: 978-2752903167

Chômeurs Academy, Joachim Zelter, 4/5

Chômeurs Academy, Joachim ZelterL’histoire se passe en Allemagne en 2016. A cette date, il y a tellement de chômeurs que le gouvernement n’annonce plus les chiffres, si bien que personne ne sait combien il y a de chômeurs - probablement 10 à 15 millions.

Pour « aider » tous ces nombreux chômeurs à retrouver un travail, le gouvernement a créé des structures qui accueillent les chômeurs volontaires (ou volontaires un peu poussés... ou même carrément bien poussés) pendant quelques mois pour un stage en vase clos.

Dans ces structures où l’on est censé apprendre à chercher un travail et surtout réapprendre une certaine discipline, comme par ex se lever tôt (en l’occurrence debout à 6h15 du matin et extinction des feux à 23h00), on se demande si on est dans une émission la télé réalité sur le modèle de la « Star Academy », dans une secte ou dans une prison. Quoiqu’il en soit on ne manque pas de culpabiliser les gens qui ne trouvent pas de travail.

Dans cet univers où les professeurs sont des « trainers » et les chômeurs-élèves sont des « trainees », on y enseigne des méthodes toutes plus surréalistes les unes que les autres pour retrouver un job de la falsification de CV à l’appel téléphonique aux familles dont un proche vient de décéder... car s’il y a eu décès, c’est sans doute qu’un poste vient de se libérer !

Le livre est très facile à lire. Les phrases sont courtes et simples, parfois volontairement cassantes. Quelques phrases en langage parlé rendent certains passages amusants... mais on rit jaune aussi !

Au final, c’est une intéressante critique de la société où désormais tout est permis avec quelques allusions sur l’époque noire des camps de concentration.

Assurément, ce livre devrait plaire et faire réfléchir même si ce n’est évidemment pas de la littérature classique. Il s’adresse à un public adulte qui comprend le deuxième degré.

Il faut ajouter une excellente traduction qui permet d'oublier complètement que le livre n'a pas été écrit en Français mais en Allemand.


Présentation de l'éditeur

« Les portes se referment. Le chauffeur met le moteur en marche et quitte le parking. Derrière, les proches des participants font des signes... " Compréhension personnelle... ", c'est ce qu'a dit un présentateur vedette à la télévision, c'est ce qu'a dit le président fédéral dans une allocution, c'est écrit dans les manuels de l'Agence fédérale : comprendre sa situation personnelle, comprendre qu'on a nourri des espoirs et des désirs indéfendables, comprendre qu'on s'est fourvoyé jusqu'ici. Ou si l'on veut : qu'on a mal vécu sa vie. Ou plutôt qu'on l'a mal planifiée. Comme le comprennent les prisonniers ou les drogués : nous avons mal vécu. Mal ! »

Nous sommes dans un futur proche, qui pourrait bien être le nôtre. Un groupe de chômeurs est confié à un organisme privé, Sphericon, qui a pour mission de redresser leur parcours. Devenus des trainees, ils doivent prendre, pour leur bien, un nouveau départ. Faire leur autocritique. Se plier à un entraînement quasi militaire. Maquiller au besoin leur CV, leur personnalité. Et, au bout du compte, entrer en compétition les uns avec les autres. En résonance avec l'histoire vécue de tous ceux qui ont été un jour confrontés au chômage, Chômeurs Academy dénonce, sous la forme du roman, avec une sourde et effrayante jubilation, les méthodes et les abus d'un certain totalitarisme économique. Humiliation, volonté de « reformater », infantilisation...

Bienvenue dans le meilleur des mondes modernes !

Joachim Zelter, né en 1962, a enseigné à Tübingen et à Yale.
Depuis 1997, il se consacre à l'écriture. Chômeurs Academy, son premier livre à être traduit en français, a été plébiscité par la critique en Allemagne.

Traduction de Leïla Pellissier

Broché: 153 pages
Editeur : Editions Autrement (15 août 2008)
Collection : Littératures
Langue : Français
ISBN-10: 274671194X
ISBN-13: 978-2746711945

vendredi 29 août 2008

Ailleurs, Julia Leigh, 5/5

Ailleurs, Julia Leigh Erika, la libraire de L'Attrape-Cœurs, nous a mis entre les mains Ailleurs le dernier roman de Julia Leigh à paraître fin août. Le petit livre - 105 pages - avait l’air important pour elle. Elle semblait y tenir. C’est ainsi que nous avons fini par le lui emprunter.

Nous sommes reparti content le livre à la main dans la rue ensoleillée. Ce n'est pas tant d'avoir un nouveau livre - c'est un prêt -, ni une nouvelle lecture - il y en a d'autres en attente - que le plaisir de découvrir un texte qui compte pour quelqu'un.

Nous avons une admiration indéfectible pour l’esthétique et la poétique grecque classique. Dans celle-ci Ulysse tient une place à part. Les épithètes homériques entre autres sont inoubliables. De mémoire, quinze années après, citons Aurore aux doigts de rose, Ulysse aux milles ruses ou aux mille expédients, Zeus ébranleur de la terre.

Ailleurs s’ouvre sur une femme accompagnée de ses deux enfants de retour d'Australie dans la propriété familiale. Son bras est cassé, son dos est d’un bleu qui aux extrémités vire au jaune. Les retrouvailles avec la mère et les présentations avec les enfants sont froides. Puis, c’est au tour du frère et de sa femme de rentrer de la maternité et d’annoncer la terrible nouvelle.

La maison est légèrement décadente. Les personnages ont le comportement excentrique que l'on prête parfois aux très anciennes familles de l'aristocratie. Le personnel de la maison, une mystérieuse gouvernante et deux sœurs jumelles, est de la même veine. Il intrigue et alimente le sentiment de mystère. Le cadre enfin est classique et romantique : bâtiment fastueux, grande propriété, lac aux eaux limpides, abyssales, forêts profondes, montagnes.

Dans le cadre somptueux de la propriété familiale se jouent les drames présents. Se dévoilent également ceux du passé, se préparent ceux à venir. Les membres de la famille sont tous aux prises avec leurs douleurs - dont le lecteur découvre rapidement les raisons -, prisonniers de leurs tourments. La communication verbale est presque inexistante. Lorsqu'elle se manifeste, c'est trop souvent sous une forme déviante, pathologique. Rien ne se dit vraiment entre les personnages ou si peu. Mais tous comprennent, y compris et surtout les enfants. Il y a quelque chose d'universel dans ces souffrances qui n'a pas besoin d'être dit, explicité. Sous la chape de plomb de ce huis clos familial seule la folie s'échappe parfois en éclats. Ultime résistance, ultime réprobation, ultime liberté que l’on fin d’ignorer. Reste la beauté de la nature, ultime - toujours - réconfort, ultime espoir : la femme, le lac, la forêt, les daims, la montagne et la promesse de villages ailleurs.

Le texte est écrit dans un style original, atypique - par exemple, l'auteur appelle tous ses personnages par leur prénom sauf la mère, Olivia, pour laquelle elle utilise une tournure impersonnelle : la femme. Le style est aussi parfois déconcertant, voire horrifiant. Mais il a une vraie adhérence au monde. L'écriture mord sur la réalité. Elle nous blesse et le texte peut nous ébranler jusque dans l’âme. La terre tremble et nous sentons monter de façon incontrôlable une émotion primale. C’est beau et cela nous touche comme la tragédie grecque. Julia Leigh, ébranleuse de la terre.

Le quatrième de couverture n’a donc pas menti : « Julia Leigh est une magicienne. Sa prose adroite diffuse une impression de contrôle serein tandis que la terre tremble sous nos pieds. » (Toni Morrison)


CONTRINDICATION : Femmes enceintes (mais à vous de juger !)


Extrait :
« Le garçon regarda fixement Sophie jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux et remarque une petite touffe de cheveux bruns collée à son pull de cachemire couleur crème. Cela ne l’inquiéta pas, cette mue, et elle brossa la touffe de cheveux aussi facilement qu’elle aurait brossé des miettes de pain. Le garçon se détourna et aperçu du coin de l’œil un daim qui s’aventurait au-delà de la ligne des arbres, un faon avec de longues pattes, des oreilles démesurées, une fourrure tachetée et une petite queue. Il s’allongea aussitôt et saisit la main de la petite fille en mettant le doigt en travers de sa bouche. Il lui tourna la tête en direction du nouveau venu. « Regarde, chut, tais-toi. » Quand il senti qu’elle lui obéissait, il relâcha son étreinte et tous regardèrent le faon faire des pas incertains sur la pelouse épaisse et moelleuse. Pour une raison inconnue, l’animal leur fit face. Il regarda, regarda, et dans ses yeux il y avait de l’étonnement.
Il se passa quelque chose d’étrange : le paquet poussa un long cri.
Le faon sursauta et s’en alla. »

Autre passage remarquable, les derniers paragraphes du texte.



Présentation de l'éditeur

« Julia Leigh est une magicienne. Sa prose adroite diffuse une impression de contrôle serein tandis que la terre tremble sous nos pieds. » (Toni Morrison)

«Au centre d’Ailleurs, une œuvre qui peut à première vue s’apparenter à une comédie grotesque dans la lignée de Tandis que j’agonise de William Faulkner est un enfant de neuf ans qui tente de donner du sens à l’histoire. C’est un garçon courageux, débrouillard et équilibré. Pas assez toutefois pour résister indéfiniment au charme discret des adultes, ceci sans parler de leur violence ni de leur traîtrise ; un garçon dont la tentative désespérée pour se sauver, lui et sa petite sœur, tourne presque à la tragédie. […] Ailleurs est un roman puissant et troublant. » (J.-M. Coetzee)

Quittant l’Australie avec ses deux enfants, Olivia se réfugie en France dans la demeure familiale où elle a grandi. Après des années d’absence, elle y retrouve sa mère et son frère, de retour avec sa femme. Dans cet univers fragile, riche en émotions, chacun tente de tenir bon tandis qu’un tragique secret les rapproche sans cesse d’une possible rupture… Conte noir et fascinant, "Ailleurs" est à la fois troublant, subtil et profond.

Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau
ISBN : 978-2-267-01995-7
112 pages, 15€
parution : 2008

lundi 25 août 2008

Les bains de Kiraly, Jean Mattern, 4/5

Mattern Jean, Les bains de KiralyLes bains de Kiraly, c’est le premier roman de Jean Mattern. C’est aussi le cahier dans lequel Gabriel, le héros, choisi de se confier.

Depuis un an maintenant Gabriel s'est installé dans un petit meublé. Il occupe ses journées à déambuler dans les rues de Londres. Au hasard de ses promenades il découvre une synagogue qu’il commence à fréquenter. Gabriel a quitté sa femme, Laura, peu de temps après que celle-ci lui ai annoncé sa grossesse. Il ignore jusqu’au prénom de son fils et la honte le submerge.

« Mon fils doit savoir, d’une manière ou d’une autre » et il faut croire que le cahier lui est destiné.

Si Gabriel en est là, à ce point, c’est qu’il a une histoire. Une histoire lourde qu’il livre à mesure que les mots lui viennent. Il confie aux pages ce qu’il n’a pas su, n’a pas pu confier à Laura lorsqu’il en était encore temps. Par cet exercice d’écriture, de reformulation Gabriel tente de surmonter ce qui chez lui ne fonctionne pas.

Dieu a donné, Dieu a repris. Le leitmotiv traverse le livre, la seule grammaire - avec les silences - enseignée, inculquée par le père à la famille. Une grammaire indigente, bien insuffisante pour vivre.

Gabriel ne s'est jamais vraiment remis de la disparition brutale de sa sœur, ni du silence qui s’en est suivi et dans lequel se sont murés ses parents. La situation est d’autant plus compliquée que cette disparition résonne avec d’autres tragédies. Une chape de plomb recouvre l’histoire familiale. Gabriel est aussi en quête de ses origines.

Élève doué, à l’adolescence Gabriel trouve sa vocation dans l’étude des langues étrangères, l’anglais notamment. Ce qu’il ne peut formuler dans la langue maternelle, peut-être pourra-t-il le formuler dans une autre. Gabriel se jette ainsi à corps perdu dans son métier de traducteurs. Il se réfugie derrière des piles de dictionnaires en vain. Les mots pour exprimer ce qu’il ressent ne semblent pas exister. « Nulle part dans les dictionnaires je n’avais trouvé les mots dignes de ce chagrin. » (p70)

Léo a vécu un drame comparable. Devant son ami médusé, il trouve les mots pour dire ses émotions. Gabriel, lui, ne parvient pas à trouver l’issue. Malgré l’amitié indéfectible de Léo, malgré tout l’amour que lui porte Laura, rien n’y fait. Faute de connaître la grammaire, Gabriel ment par omission dans une fuite en avant et « nulle femme n’a jamais été trompée comme Laura. » (p 71)

Après bien des tâtonnements, c’est en Hongrie que Gabriel découvre le secret de ses origines. Mais il se désintéresse de la clé que son ami Janos lui révèle triomphant. Cette seconde escapade en Hongrie était surtout un prétexte pour échapper à Laura. Il est d’ailleurs symbolique que Gabriel ai été amené à visiter la Hongrie pour les besoins de la traduction du Docteur Faustus. Adrian Leverkünhn, le héros de Thomas Mann, vend son âme au Diable : « emmuré dans ce secret, l’amour lui est interdit… » (p 74)

Plus tard, dans la synagogue londonienne, Gabriel aura tout le loisir de considérer et de digérer les révélations concernant ses origines. « En silence et sans même remuer les lèvres, je récrivis une histoire dont toute ma famille avait voulu me priver, et j’en pleurais de rage. » (p 106)

Les bains de Kiraly est le roman de l’impuissance. De l’impuissance à s’affranchir du passé, de l’impuissance à trouver les mots, à poser des mots sur ce que nous ressentons de plus douloureux, de plus ancré en nous. De l’impuissance à formuler sa douleur, à la traduire en mots, à la partager, à l’abandonner au passé et à vivre enfin. « Le courage ne lui [son ami Léo] a jamais manqué pour trouver les mots là où ils s’arrêtent pour moi. Il m’a fait cadeau de sa douleur, et je comprends aujourd’hui que la peine et le chagrin peuvent être offerts à une personne aimée, comme le plus beau des cadeaux. » (p 81)

Un roman qui interroge la notion, l'idée de liberté au regard de la difficulté - voire de l’impossibilité - à se libérer du poids du passé malgré toute la force de la volonté. « Certains beaux esprits prétendent que la disparition est la forme la plus radicale de notre liberté. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je suis prisonnier de mon absence. » (p 123)

Jean Mattern signe avec Les bains de Kiraly un beau premier roman. C’est un texte ambitieux et sincère dont l’un des mérites - et non des moindres - est de révéler l’importance fondamentale des mots et de la langue. Un texte court, dense, sensible et intelligent qui peut parler à chacun d’entre nous.

Les révélations à la fin du texte sont surprenantes. Le lecteur tombe des nues. Mais compte tenu de la situation, pouvait-il en être autrement ? Le texte s’ouvre et se termine par cette phrase : « Un pas devant de l’autre. » C’est dire, parfois, la difficulté à avancer.


Extraits :
« A-t-elle vraiment cru que les explications viendraient avec le temps ? A-t-elle pensée – comme tant de gens – que le temps arrangerait tout ? Une des croyances les mieux partagées et pourtant sans fondements : le temps ne résout rien. Il creuse, il aggrave, il accentue. De telle sorte que même lorsqu’il n’y a pas de secret honteux, pas de faute cachée et inavouable, la moindre faille devient un fossé béant – avec le temps, justement. » (p 83-84)

« Laura, elle, a fait comme si les mots n’avaient aucune importance. Elle m’a enveloppé de son rire, de sa chaleur, de sa chair. Comme pour me dire peu importe si cela fait mal, je suis là, bientôt tu ne te souviendras plus de la douleur, là où tu me disais tu vois, j’ai mal comme toi, mais j’avance. Pourquoi suis-je incapable de vous répondre, d’être là pour vous deux, l’ami et la femme aimée ? » (p 89)

« Mais grâce à des inconnus en prière, des inconnus ignorants tout de moi, une certitude qui avait pris racine en moi à l’âge de dix ans est morte : je ne suis plus sûr que les mots soient vraiment insuffisants. Je ne sais plus. Aucun dictionnaire ne vient à mon secours. Aucun modèle n’existe pour ce que je dois apprendre à dire à la femme que j’aime. Je n’ai appris qu’à traduire. Traduire, oui, mais quoi ? Mes sentiments, mes erreurs, mes fautes, ma peur ? Comment trouver ces mots nouveaux, des mots qui ne seraient pas seulement les vocables des autres ? Des mots utiles, et surtout : les miens. Je dois les apprivoiser pour aller au bout de ce chemin, reconquérir un à un ces mots interdits, et leur sens. Donner, reprendre. » (p 93)

« Mes parents n’avaient rien à faire de mes crises de nerfs. Ce n’était pas leur affaire.
Ma mère appliquait les préceptes de mon père à la ligne. Dieu à donné. Dieu à repris. Il fallait s’y résigner. Continuer. Telle était la loi. La vie l’emporte toujours. Elle avait encore deux enfants dont il fallait s’occuper, deux enfant qui lui restaient. Il ne fallait pas leur montrer ses larmes, sa faiblesse. Ils avaient droit à une enfance sans soucis, après tout.
Elle n’avait pas compris que mon enfance s’était brisée en même temps que le corps de Marianne, sur le bas-côté d’une route sinueuse de Champagne, ce soir d’octobre. De manière irrémédiable. Elle n’avait pas vu que je ne savais pas faire. La leçon de grammaire de mon père ne me suffisait pas.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas être celui qui reste. » (p 121)



Présentation de l'éditeur

Gabriel a bien tenté de croire au bonheur. Subjugué par Laura, il s’est arrimé à son rire et s’est employé à vivre au présent. Mais du jour où elle lui a annoncé qu’elle attendait un enfant de lui, il a pris la fuite, sans un mot...
Quand, après des mois d’errance dans Londres, il échoue par hasard dans une synagogue, les chants des hommes l’apaisent, et libèrent enfin sa parole. Il se lance alors dans l’écriture de cette longue confession, où le silence et la culpabilité dansent un vertigineux pas de deux.
De lui, de son enfance solitaire, de sa sœur aînée fauchée par un chauffard ivre, de ses parents murés dans leur deuil, de leur refus de rien lui révéler sur leur passé, il n’a jamais pu parler, ni à Laura, ni à son ami Léo. Jamais il n’a pu exprimer la vérité de ses sentiments. Et, si des mots il a fait son métier, c’est pour traduire ceux des autres, barricadé derrière une montagne de dictionnaires.
Quand, à la faveur d’une rencontre des traducteurs de Thomas Mann en Hongrie, une clef de son passé lui est révélée dans un cimetière de Budapest, ses souvenirs se bousculent : les phrases murmurées par ses parents dans une langue étrangère, la saveur de la cuisine magyare, la fascination pour la littérature de la Mitteleuropa qu’avait su éveiller en lui le vieux libraire du pays champenois où il a grandi...
Évoquant le désarroi existentiel et sentimental de cet homme fragile livré à lui-même, Jean Mattern écrit avec des accents justes et mesurés un lumineux roman des origines.

Disponible en librairie le 25 août 2008 au prix de 17 €, 144 p.
ISBN : 978-2-84805-066-9
(Code Sodis : 972346.1)

Date de parution : Août 2008

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