Blog littéraire Attrape-Coeurs (littérature française et étrangère, critiques, auteurs)

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Autour d'un livre

Sous cette rubrique se classent les billets relatifs aux lectures du mardi soir, le premier du mois.

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vendredi 12 septembre 2008

Claudie Gallay , Les Déferlantes : Soirée du 11/09/08

Le jeudi 11 septembre nous avons rencontré Claudie Gallay à la librairie L'Attrape-Cœurs. La rencontre avec l'auteur fut réellement passionnante. J’ai le sentiment que nous n’avons pas vu un auteur qui venait présenter son livre mais une personne vraie, avec toute sa sensibilité et son amour de la nature et des personnes.

Un lecteur musicien a d’emblée noté la musicalité de ses phrases. Claudie Gallay nous a indiquée qu’elle relisait toujours ses livres à haute voix pour bien sentir le texte. Et dans ce cas, la moindre imperfection, le moindre mot pas tout à fait juste, se ressent comme un caillou dans la chaussure. Voilà comment elle a ré-écrit huit fois Les déferlantes avant de parvenir à une version qui la satisfasse.

Claudie Gallay m’a vraiment impressionné par son calme et sa sensibilité. En ville, nous a-t’elle dit, "je fonctionne plutôt avec ma tête, mais à la campagne, je ressens les choses avec mon corps."

L'écrivain a voulu aller au bout de la terre, là où l’on ne peut aller plus loin car après il y a la mer, pour trouver un endroit suffisamment calme et proche de la nature. C’est après avoir passé de longues périodes là-bas que lui est venue l’idée d’écrire pour faire partager aux lecteurs ses sensations et ses émotions face à la mer.

Son fil conducteur a été le superbe poème de Jacques Prévert, « Le gardien du phare » :


         Des oiseaux par milliers volent vers les feux
         Par milliers ils tombent par milliers ils se cognent
         Par milliers aveuglés par milliers assommés
         Par milliers ils meurent.

         Le gardien ne peut supporter des choses pareilles
         Les oiseaux il les aime trop
         Alors il dit "tant pis je m'en fous"
         Et il éteint tout.

         Au loin un cargo fait naufrage.
         Un cargo venant des îles
         Un cargo chargé d'oiseaux
         Des milliers d'oiseaux des îles
         Des milliers d'oiseaux noyés.


         Prévert, Illustration Le gardien du phare


Est-ce une histoire vraie ? Elle le semble tellement que nous nous sommes tous posé cette question. Et voici la réponse de l’auteur : Le petit village existe réellement près de la Hague, le phare également, mais tous les personnages sont totalement inventés. Cependant ceux-ci paraissent si vrais que des gens ayant vécu là-bas ont cru reconnaître des personnes réelles.

Mais comme s'interroge Claudie Gallay, existe-t’il une frontière si nette entre la réalité et l’imaginaire ? Ne pourrait-on pas un jour rencontrer Théo réellement par exemple ? Claudie Gallay n’aurait-elle pas été si imprégnée par les lieux qu’elle en aurait réussi à décrire des personnages réels sans les avoir connus réellement ?

J'attends avec impatience de voir l’adaptation de ce magnifique roman à l’écran, puisqu'ainsi que nous l’a confié Claudie Gallay, une grande chaîne de télévision en a déjà acheté les droits.

Lors de la séance de dédicace, j'ai demandé à Claudie Gallay si elle pensait écrire une suite aux Déferlantes. La réponse fut a prioiri négative mais Claudie Gallay m'a demandé par l'avenir de quel personnage je serais intéressé. Je lui ai précisé que je voudrais bien connaître l'avenir de la narratrice, car selon moi il y a quelque chose de Claudie Gallay dans ce personnage. Et elle m'a rassuré en me disant que je retrouverai ce personnage un jour.

J’adresse un grand merci à Claudie Gallay et bien sûr également à la librairie L'Attrape-Cœurs pour avoir organisé cette rencontre si enrichissante sur le plan humain.

vendredi 13 juin 2008

Invitation : Bienvenue en enfer, Clarence L. Cooper, discussion autour du livre

La librairie L'Attrape-Cœurs vous convie à une discussion autour du livre de Clarence L. Cooper (ne pas confondre avec le juge américain), Bienvenue en enfer.

Après le roman noir de Marcus Malte, le roman noir de Clarence L. Cooper. Avec les chroniques sur les manipulateurs, vous allez passer un bon été ! :-)

D'après ce que j'ai lu, si vous vous sentez déprimé mieux vaut rester à la maison. ;-) Quoique si Jean-Claude lit et mène la critique, on va bien rigoler ! :-)) Nous avons déjà eu un aperçu la semaine dernière à la lecture de quelques pages du roman. Donc rectifications, si vous voulez voir comment on s'amuse en lisant un roman noir passez à librairie le mardi 1er juillet à 20h00 précise. ;-)

Quelques mots sur le texte : « Tombé pour détention et trafic de drogue, John est incarcéré à la "Ferme". Détenus, matons et psychiatres s’y affrontent avec d’autant plus de brutalité que tous partagent la même défiance envers un système absurde où les remèdes sont bien pires que le mal. Bienvenue en enfer est la chronique d’un monde vertigineux, mais aussi la métaphore d’un enfermement plus essentiel. Cette prison intérieure dans laquelle se débat le héros, celle d’une irrémédiable lucidité. Sur le piège de sa condition. Et sur la condition de l’homme en général. Le roman prend alors toute sa dimension, celle d’une tragédie universelle, magnifiquement exprimée. » Michel Abescat (Le Monde)

Si vous souhaitez nous rendre visite, suivez le lien localisation de la librairie.

mercredi 21 mai 2008

Le rivage des Syrtes, Julien Gracq, 5/5

Rivage des Syrtes

« La guerre est une épidémie mentale. »(1)

Mardi 6 mai se tenait la réunion mensuelle du groupe de lecture autour du fameux texte de Julien Gracq, Le rivage des Syrtes. Voici quelques mots de la soirée et du texte sur le blog littéraire l'Attrape-Cœurs.

A l'occasion de cette soirée Émilie nous a rejoint. Au cours de ses études, elle a été amenée à étudier Julien Gracq et Marguerite Duras. Pendant la soirée elle a fait des remarques très intéressantes et techniques que je n’ai malheureusement pas toutes retenues. J’espère qu’elle voudra bien m’excuser et combler mes lacunes avec des commentaires. Paul Désalmand, professeur de littérature et écrivain, auteur notamment du roman Le pilon, Coup de cœurs  de la librairie, s’est également joint à nous. Il était accompagné d’une amie dont je ne connais pas le prénom - mais si vous me le communiquez, je compléterai. Il y a avait également un ou deux nouveaux dans le groupe, par exemple mon voisin, mais dont je ne connais pas les noms. Qu’ils m’excusent de ne pas pouvoir les présenter ici. Jean-Claude, par ailleurs, n’était pas venu les mains vides. Il a animé une partie de la soirée et nous a tenus en haleine en lisant des critiques fort intéressantes trouvées sur Internet(2).

Voici donc quelques mots de cette mystérieuse soirée sur le blog littéraire Attrape-Cœurs… Ne me blâmez pas si j’oublie ou déforme un peu, cette soirée est déjà loin. Vous pourrez toujours compléter et / ou rectifier en commentaire, voire écrire votre propre version du déroulement de la soirée ce qui serait par ailleurs un exercice très intéressant et instructif. On en apprendrait des choses ! :-)

« J’appartiens à l’une des plus vielles familles d’Orsenna. » Ainsi s’ouvre Le rivage des Syrtes et je peux dire aujourd’hui que ces mots sont devenus pour moi aussi fameux et mythiques que ceux qui ouvrent L’étranger. Ils garderont pour moi un goût particulier, celui des rencontres sincères. « (…) La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées (…) », écrit Descartes dans Discours de la méthode, et c’est bien ce sentiment que j’ai éprouvé à la lecture du texte.

« L’Art n’est pas fait pour plaire »(3)
Dans mon souvenir, l’arrière petite salle de la librairie est comme un peu plus sombre, un peu plus étrange qu’à l’habitude mais peut-être mon esprit était-t-il encore pris dans les limbes du rivage des Syrtes. Ce dont je me souviens nettement, en revanche, c’est que la discussion débute avec ceux qui n’ont pas pu entrer dans le roman. Que ce soit à la quinzaine ou la cinquantième page, le texte les a laissés sur le côté. C’est bien compréhensible et, d’ailleurs, ils s’en expliquent très bien. Par exemple, l’un compare cette lecture à une visite, enfant, au Louvre : c’est superbe et grandiose mais qu’est-ce que c’est ennuyeux. On ne peut pas les blâmer. Alors évidemment on s’impatiente et sous l’œil sourcilleux de quelque connaisseur un peu condescendant.

Pourtant cette non-lecture nous en apprend sur l’œuvre(4). En lisant le texte, j’éprouve moi aussi cette impression d’admirer une fresque grandiose, magistrale, vaguement surannée, peut-être même un peu affectée, de quelque grand maître accrochée là à un mur devant moi ; le sentiment de contempler un monde irréel, fantasmatique, fantasmagorique couché sur une toile et qui me tient à distance, pour lequel je n’éprouve qu’une étrange empathie.

Mais plutôt que de céder à ce sentiment et malgré quelques moments de « traversée du désert », j’ai pris le parti de persévérer : « L’Art n’est pas fait pour plaire. » Il n’est pas fait pour déplaire non plus, remarquez. Il est d’un autre ordre. Pour ma part, je distingue ce qui me touche de prime abord de ce qui fait l’Art, et si les deux se confondent alors c'est un sentiment difficile à expliquer. A la lecture du texte, je n’ai pas eu à me faire beaucoup violence car si l’œuvre littéraire est dense, complexe, brillante, elle n’en est pas moins aussi très humaine.

Les (mes) reproches
Comme on s’en serait douté, le texte n’est pas exempt de tout reproche et je commencerai par là. Le premier, ce n’est pas tant ces longues phrases qui ressemblent à celles de Descartes que le sentiment tenace de phrases parfois surnuméraires. Le texte aurait peut-être gagné en efficacité à être raccourci. Mais peut-être aussi est-ce l’effet d’une baisse de la concentration car la structure des phrases est complexe. A voir.

Le second reproche est plus subjectif. Ainsi, autant les relations d’homme à homme m’ont paru chaleureuses, naturelles et de franche camaraderie ; autant les relations entre Aldo et Vanessa m’ont semblées plus distantes, plus froides, plus « minérales » pour reprendre l’expression d’un critique. Vanessa est le seul véritable personnage féminin du roman. C’est avec beaucoup de pudeur que Gracq décrit la relation entre Vanessa et Aldo ; une pudeur toutefois non dénuée de sensualité et ce dernier s’en trouve parfois très ému et troublé (voir la scène sur le bateau). Mais la plupart du temps leur relation reste très respectueuse et distante, plus distante encore que dans la tradition romantique allemande me semble-t-il (à comparer avec Les affinités électives de Goethe, par exemple). Peut-être faut-il voir là l’effet du tempérament de la jeune femme à la psychologie trouble et ambivalente, que Gracq rend avec beaucoup de subtilité, et d’un travail sur le style. Les descriptions de Vanessa sont superbes et admirables, néanmoins il m’a semblé qu’il y manquait quelque chose : on éprouve finalement que très peu de sympathie pour elle. Mais, en y réfléchissant, sans doute était-ce volontaire. D'autre part, je crois me souvenir que ce n’était pas l’opinion de tous pendant la soirée et je ne veux pas m’attirer les foudres des admiratrices de Vanessa en insistant plus qu'il ne faut sur le sujet. Bref, il me semble qu’il y a quelques imperfections, quelques gaucheries dans ce texte brillant qui contribuent comme à l’habitude à le rendre plus humain et plus attachant.

L’amour de la langue
En revanche le nombre des qualités admirables du texte est incomparable. L’amour de la langue en premier lieu. « Julien Gracq » : ce sont deux mots que je me répétais parfois le soir au cours de la lecture, « Julien » et « Gracq ». L’écrivain les a bien choisis ; ils sonnent à la perfection. Dans un entretien au journal Le Monde, Gracq expliquait que « Julien » avait été choisi en référence au héros de Stendal, « Julien Sorel », et « Gracq », comme l’a rappelé monsieur Désalmand, parce qu’il sonnait comme « Grecques ». De belles références. Mais ce dont je me souviens surtout c’est que le mot « Gracq » est beau pour lui-même et sonne pour ainsi dire tout seul, c’est-à-dire qu’il est très beau à prononcer. Voilà qui donnait le ton et, pour ma part, j’ai lu le texte presque entièrement à haute voix, juste pour la beauté de la langue.

L’humour
L’ironie légère, voire l’humour, sous la plume de Gracq n’est pas la moindre des qualités de ce texte parfois oppressant. L’écrivain n’a pas son pareil pour nouer une complicité subtile avec le lecteur. Il s’adresse à son intelligence, s’amuse avec lui, le prend à témoin comme pour une conversation légère et désinvolte, et sur un ton badin qui prendrait subitement l’air de rien un tour désopilant et provoquant d’irrésistibles crises de fou rire. La phrase s’étire intelligente, belle, prend tout son élan et s’arrête nette tandis que le lecteur poursuivant en imagination dans sa lancée explose de rire. Ainsi écrit Gracq et ici aussi se cache la littérature. Un professeur de français disait que « le sourire est le rire de l’intelligence » et l’on sourit beaucoup en lisant Gracq, et d’un drôle de sourire parfois. La citation est incomplète ; il y a aussi un rire de l’intelligence, une joie d’être en intelligence avec le texte et de converser avec l’auteur.

Alors que je tentais de faire partager cela aux autres lecteurs, monsieur Désalmand a tiré de son volume de la Pléiade tout barbouillé de traits de crayon un passage de La littérature à l’estomac très à propos. J’ai acheté ce petit volume, toujours aux éditions José Corti. Le passage me paraît si remarquable que je vous le reproduit entièrement : « Placé en tête-à-tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans règle et sans raisons, à la rencontre d’un être va se produire en lui : il « aime » ou il « n’aime » pas, il est, ou il n’est pas, à son affaire, il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la sensation du stayer aspiré dans le remous de son entraîneur ; et en effet dans le cas d’une conjonction heureuse on peut dire que le lecteur colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent égale des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement « couper les gaz », nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un début de nausée et à cette sensation si particulière des « jambes de cotons ». Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé : au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour : si une certaine résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. » (pages 20, 21) Et bien, merci beaucoup monsieur Désalmand d’avoir retrouvé pour nous ce passage.

L’espace et le temps
Si le texte de Gracq est très remarquable, c’est également par sa modernité. Pendant la soirée, Hélène a justement remarqué que Gracq avait pris beaucoup de liberté par rapport à la géographie. Ainsi nous apprend l’encyclopédie Wikipédia « Syrte est une ville de Libye » et « la cité-État à laquelle appartient Aldo s'appelle Orsenna et fait face au Farghestan : les noms évoquant l'Italie, l'Asie centrale ou d'autres régions ». Si l’on se souvient que Julien Gracq a étudié puis a été professeur de géographie, si l’on considère également la manière avec laquelle il décrit toute la fascination qu’exercent les cartes sur Aldo et la concentration intense avec laquelle son jeune héros les étudie dans l’inoubliable « Salle des cartes », il devient alors évident que le brouillage des repères géographiques ne procède pas du hasard, mais bien au contraire d’une intention littéraire. A une maille plus fine, il semble bien que les paysages eux-même varient fortement d’un lieu à l’autre, à l’instar d’un climat par ailleurs très versatile. Le lecteur se trouve ainsi déjà passablement désorienté. Au surplus, les repères temporels sont également délibérément brouillés. Songez que les navires - combien au juste ? - datent de la guerre avec le Fagherstan il y a près de trois siècles, que l’on se déplace à cheval ou en carriole et que pourtant l’on perçoit des bruits de moteur à explosion : « Un bruit de moteur s’éveilla dans l’après-midi ensoleillée (…). » (page 138) Qui plus est, il semble bel et bien qu’il y ait l’électricité : « (…) le rond d’une torche électrique dans le brouillard. » (page 44) Tout conspire en fait à troubler le lecteur, à le désorienté et à faire que progressivement et imperceptiblement sa raison lâche prise et s’abandonne : une manière de déréaliser le monde.

Ce traitement de l’espace et du temps comme non linéaire avec ses courbures, ses singularités, ses discontinuités et enfin ses plis à la manière d’une carte géographique (et temporelle, voire même psychologique) froissée, presque roulée en boule, posée à même une table m’apparaît éminemment moderne. Il me semble que de ce point de vue Gracq préfigure le nouveau roman, notamment le travail de Alain Robbe-Grillet. De façon plus classique, le brouillage des repères géographiques, climatiques, temporels autorise aussi d’une certaine façon de rattacher le texte aux œuvres de l’absurde. Cette connexion finalement n’est pas si étonnante lorsque l’on sait par exemple que L’étranger, cité comme une œuvre de l’absurde, est considéré également par Alain Robbe-Grillet comme préfigurant le nouveau roman : « Le ciel était vert, je me sentais content.» Mais j’écris cela de mémoire et ces lectures datent de plus d’une dizaine d’années.

Au cours de la soirée, Émilie a fait une remarque très intéressante concernant certains archaïsmes, les latinismes par exemple, dans la langue de Gracq. Effectivement, en plusieurs endroits du texte, je m’étais demandé si celui-ci était écrit dans un français correct, même non usité. Elle a mentionné à titre d’exemple la présence de plusieurs sujets dans une phrase avec un verbe au singulier, mais là je m’avance peut-être un peu… Ces formes d’archaïsme et l’emploi de mots désuets contribuent à déstabiliser le lecteur.

L’univers des Syrtes
L’univers et l’atmosphère des Syrtes s’inspirent fortement du romantisme allemand. C’est un monde de pierres et d’eau, un « monde minéral » comme le remarquait très justement un critique. Les descriptions de paysages sont somptueuses. L’arrivée de Aldo sur le rivage des Syrtes baigné dans les brumes, les dédales de l’Amirauté et la « Salle des cartes », le palais Aldobrandi à Maremma et la chambre de Vanessa, le village abandonné de Sagra, l’île de Vezzano, la nuit et l’orage sur la mer du Farghestan sont autant de tableaux inoubliables. La jeunesse des héros, leur maintien, leur histoire, leur idylle sont également éminemment romantiques, de même leur tempérament altier, aventureux et solitaire. Goethe eut été à son aise sur le rivage des Syrtes.

Le rivage des Syrtes et le surréalisme
A propos du texte, j’ai évoqué le nouveau roman, l’absurde, le romantisme allemand. La liste serait incomplète si l’on omettait le surréalisme. De prime abord je n’ai pas compris pourquoi la critique évoquait le surréalisme, si ce n’est pour les liens qu’avait entretenu Gracq avec André Breton. Mais pendant la soirée littéraire Sylvie nous a lu un passage pages 88 et 89 qui l’intriguait. Ce passage, je m’en souvenais très bien et je n’y trouvais rien à redire étant donné que d’emblée il m’avait semblé relever de l’esthétique pure et que le message sous-jacent me paraissait somme toutes assez claire que je rapprochais des pages 79 et 80 du texte de Michal Govrin, Sur le vif, à tort ou à raison. En somme, peut-être deux façons différentes de décrire un même état. Mais ce que je compris a posteriori c’est qu’en écoutant lire ce passage - très bien lu d’ailleurs - Sylvie avait précisément mis le doigt sur ce que j’appellerais le « moment surréaliste » de Gracq. A aucun autre endroit du texte en effet le surréalisme ne surgit avec autant d’évidence.

Psychologie et communication non-verbale
La modernité de Gracq se retrouve également sur le plan psychologique. Les scènes de dialogue sont impressionnantes de subtilité et d’intelligence, et surtout le ton est juste. En cela elles contrastent avec l’étrangeté et l’absurdité légère du monde des Syrtes. Au fil ténu des hésitations, des atermoiements et des sous-entendus, le lecteur suit les pensées et les variations de la psychologie des personnages. Gracq excelle alors à rendre la complexité, la confusion et l’ambivalence des sentiments. Bien avant les théories modernes, il est le maître de la communication non-verbal et cela est d’autant plus impressionnant que cette communication passe au travers l’écrit uniquement. L’écrivain trouve dans la langue, le rythme, les respirations, les silences, les non-dits, les gestes enfin, des ressources insoupçonnées ; il fait dire à la langue de ces choses que l’on aurait cru impossibles, que l’on aurait pas même imaginées.

En cela Gracq est assez proche d’un autre écrivain du nouveau roman, Nathalie Sarraute, car si la technique est différente, l’intention me paraît identique : rendre le non-dit, faire éprouver au lecteur tout ce qui passe entre les mots et s’écrit entre les lignes. Sur ce dernier point et pour prendre un exemple trivial, on peut se référer à la minutie avec laquelle Gracq nous décrit son héros décryptant le courrier officiel d’Orsenna. Que ce soit dans l’intimité d’une pièce humide et minérale ou au grand air du large balayé par les embruns, les personnages sont comme immergés dans un même bain, dans une même soupe protoplasmique - je crois que l’expression est de Nathalie Sarraute - les reliant les uns aux autres et il n’est pas un mouvement, pas une hésitation sans qu’immanquablement une onde se déclenche, se propage et avertisse les autres. On peut tout aussi bien dire que le liquide dans lequel baignent les personnages - et dans lequel nous baignons tous - est conducteur. Il est électrisé de décharges imperceptibles tenant en alerte tous les protagonistes et bien loin dans les terres, et bien au-delà du large. Il existe dit-on des poissons possédant un organe tel qu’il leur permet de capter les variations de tensions électriques à des kilomètres dans l’océan : les requins. Tout cela fermente et depuis longtemps comme dans les eaux vertes et croupies entourant le palais Aldobrandi. Dans une telle atmosphère, il eut été impossible que l’orage ne crevât pas. « Le rassurant de l’équilibre, c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour faire tout bouger. »

La contrepartie objective de la communication non-verbale, c’est la rumeur : la rumeur qui enfle, grossi, se nourrit d’elle-même, monstre autophage aux milliers de bouches avides, Léviathan. Comme le vent, on ne sait pas d’où elle vient, ni où elle souffle exactement. Impalpable, inconsistante, angoissante, fascinante enfin, la rumeur emporte tout et elle est souvent prophétie auto-réalisatrice. Gracq la décrit minutieusement et encore une fois très admirablement ; elle en devient un personnage que l’on recherche et que l’on interroge.

Manipulation, auto-manipulation, pan manipulation
On ne peut parler du Rivage des Syrtes sans évoquer le thème de la manipulation. Pendant la soirée, l’entreprise de manipulation de Vanessa a été très justement remarquée. Le personnage de Vanessa est le symbole de la femme manipulatrice, et c’est effectivement Vanessa qui conduit Aldo sur l’île de Vezzano, et non sans user de son charme, pour lui désigner, l’air de rien, du haut d’un tertre le volcan, le Tängri, à l’horizon mais à la manière d’une cible. De même, il apparaît clairement au file du roman que ce n’est pas un hasard si le jeune et aventureux Aldo a été envoyé en mission secrète sur le rivage des Syrtes, et les révélations de Danielo à ce propos ne laissent aucun doute : « (…) il était temps de seulement hâter la venue… Le monde, Aldo, fleurit par ceux qui cèdent à la tentation. Le monde n’est justifié qu’aux dépens éternels de sa sûreté. » Merci à Émilie d’avoir rappelé cette citation.

Il y a manipulation ; Vanessa, le père d’Aldo, Danielo,… tous sont des manipulateurs. Mais s’arrêter à ce niveau d’analyse ne serait pas rendre justice à l’intelligence et à la profondeur psychologique dont fait preuve l’écrivain, et s’il y a manipulation c’est avant tout auto-manipulation. Hélène a ainsi tout à fait raison d’insister sur l’auto-manipulation comme thème majeur et moteur de l’intrigue. L’écrivain montre ainsi comment se mettent en place et agissent ses mécanismes. Il joue avec habilité de la fougue naïve de son héros mêlée à des intentions plus inavouées et plus secrètement préméditées pour faire avancer l’intrigue. Et l’influence de Vanessa, si elle est indéniable, ne suffirait pas à elle seule à lui faire franchir le cap. Il faudra en fait quelque part la pression de tout un peuple en résonance avec les aspirations du héros, et un tempérament fougueux et romantique pour le faire passer à l’acte.

Aldo a bien ce caractère de la jeunesse que Marino lui prête et redoute, et qui finalement l’amène à réaliser ce qu’il désir le plus de transgression. Au-delà du travail préparatoire de Frabrizio, Vanessa et d’autres, c’est bien son tempérament, sa fougue qui l’emporte et lui fait franchir la ligne. En revanche, l’impressionnant entretien avec l’émissaire du Farghestan laisse peu de doutes, voire aucuns, quant aux intentions profondes d’Aldo. Cependant il ne peut assumer seul cette responsabilité écrasante, aussi il se cherche-t-il des justifications auprès de Vanessa, Fabrizio et surtout du vieux Danielo. On peut dire alors qu’il est de pleine mauvaise foi. Gracq s’en amuse. D’ailleurs ceux-ci, Danielo notamment, assument leur part de responsabilité, et le comportement d’Aldo, sa mauvaise foi en même temps que son aveux de faiblesse, ne laisse pas de les agacer. Aldo était bien seul au moment du choix et lui seul a présidé à la destinée d’Orsenna. Pendant l’entrevue décisive entre Aldo et l’émissaire du Farghestan, ce dernier fait également preuve de mauvaise fois car enfin comme le demande très justement Aldo : D’où vient la rumeur ? On se rejette mutuellement la responsabilité de la crise mais il est manifeste que l’on cherche à en découdre.

A posteriori, il s’avère qu’effectivement Orsenna se rangeait ou s’est rangé - Gracq laisse entendre que les esprits ont été préparés (manipulation) et que toute façon ils n’attendaient que cela (auto-manipulation) - derrière la décision d’Aldo, sauf Marino plus expérimenté et au péril de sa vie ; que cette responsabilité écrasante s’est trouvée progressivement diluée entre de multiples acteurs - procédé politique bien connu - afin que la décision soit prise et que les événements s’accomplissent : la marche de l’Histoire. Dans le monde croupissant d’Orsenna personne n’est complètement innocent ou, pour le dire autrement, tout le monde est plus ou moins complice. Accablés par des siècles d’immobilisme et de lente putréfaction, les anciens eux-mêmes appellent la guerre de leurs vœux : ils s’en remettent aux jeunes. Le rivage des Syrtes, c’est avant tout le roman de la pan manipulation, et sur ce thème et celui de la guerre, le texte est d’une actualité effrayante : on touche là à la nature humaine.


Vers la fin de la soirée, nous nous sommes interrogés sur la postérité de l’œuvre de Gracq. Avec le recul, je dirais qu’étant entré dans la Bibliothèque de la Pléiade de son vivant, on peut penser qu’il aura assuré une certaine postérité. Sera-t-il lu pour autant ?


Ecrire sur Le rivage des Syrtes, c’est tenter un exercice comparable à celui de décrire un tableau cubiste à une personne mal voyante. On peut en donner l’idée, les couleurs dominantes mais le décrire dans le détail n’a pas de sens. Dans la géographie, la temporalité, la psychologie des personnages, il y a quelque chose de subtilement absurde, d’inachevé. Certains on crut reconnaître dans ce texte Le désert des Tartares français. L’idée vient naturellement à l’esprit dès les premières pages mais au final il semble que ce soit une fausse bonne comparaison. Ainsi on pourrait être amené à penser que Gracq s’est nourri de Dino Buzzati (c’est improbable), de l’absurde (pourquoi pas), du nouveau roman (encore balbutiant à l’époque), du surréalisme (c’est sans doute vrai), du romantisme allemand (c’est très vrai). Mais je crois que ce serait sous estimer l’inventivité et la créativité de l’écrivain, la profonde originalité de son oeuvre. Je préfère penser que tous ces courants faisaient partie de sa culture, de son imaginaire, voire même pour les aspects les plus avant-gardistes étaient, comme on dit parfois, dans l’air du temps. Le génie de Gracq c’est d’avoir admirablement repris tous ces éléments à son compte, qu’il s’en soit inspiré ou qu’il les ait réinventés, dans une composition magistrale, subtilement originale et inoubliable.
Julien Gracq est un maître de la langue, de ceux qui par une grâce presque incompréhensible parviennent à un certain point de l’écriture à dire l’indicible. Il serait vain de tenter d’en dire davantage sur ce point : il faut vivre cette expérience, il faut l’éprouver surtout. Le miracle de la littérature, c’est de nous sortir de nos voix solitaires et reconnaître d’autres voix toutes aussi attentives.

« J’écris comme tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin », Julien Gracq


Le texte est complexe et son interprétation sujette à caution. Cela d’autant plus vrai qu’à titre personnel je découvre cet auteur et que je n’ai fait qu’une seule lecture du texte. Vos commentaires par rapport au texte et à la soirée en générale sont d’autant plus les bienvenus. :-)

(1) Cette phrase m’a un jour foudroyé mais je n’ai pas noté qui en était l’auteur.
(2) Jean-Claude m’a gentiment transmis l’adresse et vous pourrez les consulter en suivant ce lien, quelques critiques de Gracq (le lien s'ouvrira dans une autre fenêtre).
(3) Je n’ai pas noté non plus de qui était cette citation.
(4) Voilà un cas d’école à soumettre à Pierre Bayard, auteur d’un essai très intéressant, Comment parler des livres que l’on a pas lus ?


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !

jeudi 15 mai 2008

Invitation : Garden of love, Marcus Malte, discussion autour du livre

Au programme de la prochaine discussion littéraire du groupe de lecture de la librairie L'Attrape-Cœurs, Garden of love de Marcus Malte. Sylvie et Erika en ont dit beaucoup de bien toutes les deux, Sylvie surtout et bien avant de l'avoir fini ! :-)

Après Sur le vif et Le rivage des Syrtes aborder un roman noir fait une impression étrange. On se dit que l'auteur aura du pain sur la planche pour séduire les lecteurs - bien que le roman de Gracq ait été diversement accueilli pendant la précédente soirée. Et si j'appréhende un peu cette lecture c'est aussi parce que le Cormac Mc Carthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, m'a laissé un goût amer... Il est vrai que, une fois n'est pas coutume, celui-ci avait été choisi sur la foi de la notoriété de l'auteur. Mauvaise pioche - selon moi. Et puis ces "appellations", "roman noir", "roman policier", "SF", "fantaisie",... je les trouve toujours un peu suspectes. On en vient presque malgré nous à se poser la question : Mais, à la fin, c'est de la littérature ou non ? Si c'est de la littérature alors cela se range dans le rayon "Littérature", sinon on a tout à fait raison de ranger ces livres ailleurs. Cela étant dit je suis d'accord pour dire que ce qui se range habituellement dans le rayon "Littérature" n'en est pas forcément et que, inversement, parmi les "romans de genre" se trouve de la littérature. Tout cela est bien compliqué et subjectif. Le fait est que lorsque l'on me parle de "roman de genre", je tressaille toujours un peu. Pour ma part, en matière romanesque, je ne conçois que deux catégories pertinentes, la non-littérature et la littérature - qu'il reste à définir. :-)

Pour en revenir à Garden of love de Marcus Malte, je n'ai pas encore ouvert le livre mais un rapide coup d'œil à la critique nombreuse laisse entendre que le texte a de la valeur. Voici par exemple ce qu'en dit le magazine Lire : "Neuf livres publiés, une écriture personnelle - élégante, descriptive, poétique -, des histoires violentes et audacieuses : Marcus Malte mériterait une plus grande reconnaissance littéraire. Avec Garden of Love, il signe son meilleur roman noir, une oeuvre brillamment construite qui parle de perversion et de schizophrénie". (Christine Ferniot)

Le mieux, c'est encore de se faire sa propre opinion et pourquoi pas d'en discuter autour d'un verre. Aussi vous êtes tous cordialement invités mardi 3 juin à 20h00 à discuter du dernier roman de Marcus Malte, Garden of love, à la librairie L'Attrape-Cœurs. Alors, à bientôt ! :-)

Si vous souhaitez nous rendre visite, suivez le lien localisation de la librairie.

lundi 28 avril 2008

Invitation : Rivage des Syrtes, Julien Gracq, discussion autour du livre

Courverture du Rivage des SyrtesLes amis de la librairie se retrouvent pour une discussion autour du Rivage des Syrtes, le très fameux roman de Julien Gracq. Ce texte magnifique a été lauréat du prix Goncourt en 1951 et ce malgré toute la force d'opposition de son auteur. Un grand moment de littérature et de l'histoire de la littérature française. Vous êtes cordialement invités à nous rejoindre.

Si vous souhaitez vous joindre à nous pour discuter de ce texte, rendez-vous est fixé mardi 6 mai à 20h00 à la librairie. Bien que d'une longueur moyenne, le texte est dense alors ne vous y prenez pas trop tard ! :-)

Note : Le livre est non massicoté et il vous faudra donc couper les pages comme au bon vieux temps afin de lire le texte. Alors, bon massicotage avec votre massicot (le lien s'ouvrira dans une autre fenêtre)... ou votre couteau. On repèrera tout de suite ceux qui n'ont pas lu ! :-)

Si vous souhaitez nous rendre visite, suivez le lien localisation de la librairie.

vendredi 11 avril 2008

Sur le vif, Michal Govrin, 5/5

Sur le vif : le point de vue d’une femme sur le conflit au Proche-Orient

Couverture de l'édition française de Sabine WespieserSur le blog littéraire Attrape-Coeurs, voici une présentation de Sur le vif, Michal Govrin, édit. Sabine Wespieser éditeur, trad. Valérie Zenatti.

Mardi dernier, nous avons discuté autour du roman de Michal Govrin, Sur le vif. Josiane et Jean-Claude s’étaient joins au groupe pour la première fois. La discussion était vive et pour eux c’était un peu le baptême du feu ! :-)

Je le dis d’emblée, comme d’une façon urgente, Sur le vif est un livre admirable. C’est un grand texte, une traduction brillante, un objet parfait.

Le texte
Sur le vif est un texte dense et exigeant, difficile à démarrer. Michal Govrin aura mis dix ans pour l’écrire. Le roman prend place pendant des évènements que nous avons tous connus et que pourtant nous connaissons très mal, le début des années quatre vingt-dix et la Guerre du golfe.

Dans sa construction le texte alterne trois niveaux d’écriture : les snapshot ou instantanés, des discontinuités au cours desquelles le flux trivial du quotidien surgit comme des clichés, des morceaux coupés au montage d’un film de voyage amateur ; le dialogue mentale d’Ilana avec son père, son souvenir et le besoin vital de lui parler, de lui raconter, de poursuivre la discussion, la réflexion, le travail par delà la mort et, enfin, le récit lui-même. Le texte comme architecture.

Quand est-ce que le texte accroche ? Aux premières réminiscences de Histoire d’une vie, le roman de Aharon Appelfefd et que Michal Govrin remercie à la fin du roman, ou aux premiers ébats, très orientaux, d’Ilana avec Saïd ? Je ne sais. Le fait est que le procédé littéraire, exigeant au commencement, produit un effet inattendu qui se déploie et envoûte.

New Jersey, New-York, Paris, Jérusalem, Paris, les lieux s’enchaînent. L’errance toujours. Architecte de renommée internationale, les projets d’Ilana l’appellent sur tous les continents. Alain, son mari, orphelin rescapé d’un camp et historien court le monde à la recherche des noms de son passé. Le couple bat de l’aile, sérieusement. Alain sent la compétition avec Saïd, le metteur en scène palestinien qui collabore avec Ilana sur un projet de performance. Le couple part à la dérive.

Errance géographique, errance affective, Ilana s’abandonne totalement, inconditionnellement - ce qui ne signifie pas selon leur volonté - à ses amants, nombreux. Mais toujours reviennent comme un leitmotiv la figure du père et le projet d’architecture, indissociables, le non monument, l’anti monument, le monument qui n’est pas monumental, le monument pour la paix : de frêles cabanes posées sur la colline du Mauvais conseil. Les frêles cabanes, les souccas, comme la promesse d’une solution métaphysique au conflit Israélo-Palestinien : la Jachère, le lâché prise. Leitmotiv le monument pour la paix, la performance, la troupe de Saïd, Saïd, le père.

Les personnages du roman sont stéréotypés - jamais caricaturaux - et c’est un des grands mérites de l’écrivain que de faire vivre autant de personnages. Tout comme le mathématicien choisi ses hypothèses en vue de la démonstration, Michal Govrin, en architecte de son œuvre, choisi et décrit soigneusement, rigoureusement ses personnages. Alain, intelligent, bourgeois, inquiet, taciturne est la figure du juif. Saïd, dans la promiscuité de la vie d’artiste, félin, séducteur, égoïste, inconstant, rigide est la figure de l’arabe. Claude, divorcé, dévoué, fidèle confident, discret, opportuniste est la figure du français. Sa figure est complétée par celle des deux collègues d’Ilana du bureau parisien, Colette et Fernand, attentionnés, prévenants, paisibles - lâches ? Aharon Tsouriel, le père d’Ilana créateur d’Israël, romantique, plein d’illusions, désillusionné, reconnaissant naïveté et erreurs, est le pionnier, le créateur. Signalons également, David et Yonathan, les deux enfants d’Ilana, deux personnages, deux personnalités à part entière et prouesse littéraire de Michal Govrin tant ils sont vivants. Leur mère les suit comme une caméra, attentive au moindre mouvement, à la moindre variation. Ilana, enfin, architecte, mère et amante, amante et mère, insatiable, libre, sur le fil. Ilana ne se décrit pas mais se découvre au fil des confidences, des sentiments qu’elle explore et dont elle n’est pas dupe. Le corps a ses raisons que la raison ignore. Et d’où vient que les innombrables personnages qui traversent le récit sont si justes, si bouleversants ? De la pratique du théâtre ? De la fréquentation des acteurs ? De la troupe ? De la mise en scène ? Le texte comme performance.


La symbolique est transparente. Alain est Israël et le peuple juif, Saïd est la Palestine et le peuple arabe. Deux hommes en concurrence et que apparemment tout oppose s’affrontent sans se connaître pour Ilana. Ilana comme enjeu, le seul véritable - pour l'homme -, symbole de la femme, de Jérusalem et de la terre, féconde et fécondée. Mais, nous dit l’écrivain, Ilana, la femme, Jérusalem, la terre n’appartient à personne ; elle n’appartient qu’à elle-même : c’est la métaphore de la jachère, du lâché prise symbole de liberté, de tolérance, de partage, de paix. Une fois tous les sept ans, une année entière, les clôtures sont ouvertes, la terre est laissée à elle-même et chacun en recueille les fruits. Cette idée nous a appris l’écrivain est présente dans tous les grands textes religieux mais n’a jamais existé dans la pratique. Enfin, le père d’Ilana, créateur d’Israël, est bien entendu la figure du Père, du Dieu créateur. Comme l’a rappelé Michal Govrin au cours de notre rencontre, dans la cosmogonie hébraïque, c’est Dieu l’artisan de la confusion dans l’ordre du monde… Peut-être y a-t-il là encore un symbole. Et peut-être Alain a-t-il raison, n’est-ce pas pure folie que de rassembler le peuple juif sur un seul territoire ? Le texte comme symbole.

Ilana agit comme un révélateur, le pivot autour duquel s’articule la réflexion. Saïd et Alain, palestiniens et israéliens, arabes et juifs sont renvoyés dos à dos dans leur égoïsme et dans leur intolérance. On voit bien - Michal Govrin nous donne à voir - comment Alain et Saïd, sans se connaître, s’enlisent chacun à leur manière dans la haine et dans le refus obstiné de comprendre l’autre, de dialoguer, de dépasser le conflit. Et s’il leur vient quelque velléité dans ce sens, la communauté vindicative s’abat sur eux. Témoin privilégié et désemparé des incompréhensions de part et d’autre, Ilana souffre terriblement et nous sommes spectateurs de ses souffrances. Contrairement à ceux qui ont pris le parti de la haine, la liberté de son amour dépasse les conflits, les résous, les dissous. Elle nous donne une belle leçon d’amour et de tolérance. D’ailleurs, si le texte nous dérange, voire s’il nous met en rage, nous devrions nous inquiéter de savoir d’où vient ce sentiment, du comportement d’Ilana ou de notre plus ou moins grande tolérance, liberté d’esprit ?

Snapshots - Couverture de l'édition américaineEn Israël, Sur le vif a été mal accueilli par les partis politiques de droite comme de gauche. Par la lucidité et la liberté de ses propos l’écrivain s’est fait des ennemis de tous bords. Mais au fond quoi de plus logique ? Ne tente-elle pas de dépasser le conflit dans lequel nombre trouvent leur légitimité ? J'y vois la marque essentielle d'un grand roman qui dépasse les faux semblants et jette une lumière crue sur la réalité. Un de ces romans qui se fraie un chemin jusqu'à approcher la vérité et qui dérange.

Trop d’intérêts sont en jeu et dès le début du roman nous savons que Ilana est morte dans un accident de voiture sur une autoroute d’Allemagne, que son œuvre ne verra pas le jour et que, peut-être, elle emporte avec elle le trait d’union entre juifs et arabes – et que peut-être aussi Alain aurait accepté.

Admirable aussi ce procédé qui à tous les niveaux de l’écriture consiste en premier lieu à résumer un fait totalement, à en donner l’épilogue immédiatement pour ensuite revenir en détail sur le fait et le commenter, l'explorer. L’écrivain désamorce le suspens et le lecteur est tout entier à la pensée de l’instant, et non dans une fuite en avant. C’est l’anti roman de genre, une œuvre de pur travail, de pure réflexion : un chef d’œuvre.

La traduction
Je ne lis pas l’hébreu. Et pourtant, lorsque Sylvie a dit que la traduction Valérie Zenatti était très bonne, j’ai spontanément renchéri en disant qu’elle était excellente. Qu’est-ce qui m’autorise de dire cela ? Ce français irréprochable, cette vérité et cette justesse dans les phrases et dans le ton. Je ne sais. C’est peut-être juste que j’ai trouvé le texte excellent en français.

Mais écoutez plutôt l’interview de Michal Govrin par Valérie Zenatti. C’est sans doute l’écrivain qui en parle le mieux. A un moment, Michal Govrin interrompt spontanément le fil de son discours pour rendre hommage au travail de son éditeur et de sa traductrice.

L’objet
Sur le vif est un gros morceau de feutre posé sur les genoux. C’est un rapport physique avec le livre. Le texte est dense et l’objet est lourd, aussi le contact visuel et tactile avec le livre participe du plaisir de la lecture. Les pages sont impeccables, la typographie irréprochable, il n'y a pas de coquilles. La couverture aux couleurs claires, pastel, un peu désuètes est apaisante et invite à la lecture. Elle est doublée de chaque côté du livre d’une page interstice marron qui protège le texte.

C’est le printemps. Le livre posé sur les genoux pèse et les mains transpirent. La couverture boit la sudation. Le livre est résistant et à force de manipulations la couverture se peluche légèrement entre les doigts comme un buvard : les pages restent impeccables. Le livre accompagne, aide, encourage tout au long de la lecture de ce texte dense.

A la fin de l’édition française de Sabine Wespieser se trouvent des photos montages de Michal Govrin. Ils donnent une idée de ce qu’est la colline du Mauvais conseil, de ses paysages et du monument pour la paix qu’a imaginé Ilana Tsouriel. L’édition américaine intègre dans le texte, avec les snapshot, des photos, des clichés pris par la fille de l’écrivain au cours de leurs repérages. En suivant le lien vous pourrez voir un extrait de l'édition américaine.

Un chef d'œuvre, une œuvre d'art
Pendant la soirée de lecture, j’ai parlé de chef d’œuvre à propos de ce livre. Erika m’a repris au vol et a dit qu’il y avait tout de même quelques défauts. Bien entendu. Comme dans tout chef d’œuvre, comme dans tout, oui, il y a des défauts. Plus tard, j’ai repensé à cette échange. Une certaine langueur était nécessaire pour la beauté de l’ensemble. Ce texte a été tant travaillé, ciselé, qu’il peut sans aucun doute être qualifier de chef d’œuvre. Je pousserai même jusqu’à dire que ce texte n’est pas simplement une construction quasi parfaite - aussi parfaite qu'une création humaine peut l'être -, c’est une œuvre d’art. Une œuvre d’art qui par sa singularité transcende les mots qui la portent, dépasse le créateur et que l’on en fini pas d’interroger, de déplier. Aussi étrange que cela puisse paraître, Michal Govrin a réussi à insuffler quelque chose de l'ordre de l’architecture, de la performance et du photo journalisme à ce texte, cette œuvre d’art.

Sur le vif est un texte dense et brillant qui demande des efforts intellectuels au lecteur et aussi - et peut-être surtout - de tolérance mais celui-ci est récompensé bien au delà de sa peine. Ce roman est construit de matériel, de scènes superbes qui sont à découvrir urgemment (1).


Voilà, je voudrais remercier Erika et Sylvie pour leur travail de conseil, pour m’avoir fait découvrir ce texte que je ne suis pas près d’oublier et pour m’avoir permis de rencontrer Michal Govrin. Je voudrais également saluer l’excellent travail éditorial de Sabine Wespieser qui a publié ce texte et l’impressionnante et inoubliable traduction de Valérie Zenatti.


Notes :
(1) Pendant la soirée de lecture, j'avais dit que si Michal Govrin écrivait encore deux ou trois romans de cette trempe - est-ce possible ? - alors pour ma part elle mériterait le prix Nobel de littérature. Mais peut-être mériterait-elle aussi - et peut-être même de façon plus urgente - le prix Nobel de la paix.


Interview :
Pour voir l'interview au Salon du livre de Michal Govrin par Valérie Zenatti, suivez le lien Interview de Michal Govrin.


Extrait :
« Et les femmes ? Non, ne je vais pas faire semblant, papa. Elles distillent le poison de la revanche dans la peur, rendues folles par les gémissements de douleur et de terreur. Elles font prêter serment aux hommes, aux fils, les envoient mourir au nom de la mère, de la femme, de la terre. Et à leur retour, elles attendront sur les bas-côté de la route, droguées par la douleur, un chant de combat héroïque sur les lèvres. Dissimulant la honte, la culpabilité.

Aurai-je l’occasion de dire cela à Saïd ? Lui raconter David et Yonathan, collés à moi ? La nausée, la peur ? Lui demander comment Kaïna et les enfants ont traversé cela ? S’est-il seulement déjà posé la question, une fois au delà des slogans ?
Et comment je me suis tue dans la salle plongée dans le noir, au milieu des cris meurtriers de haine pendant la représentation du Clown. Compréhensive, libérale… Comment je n’ai pas osé parler là-bas des cabanes, de la jachère… Je n’ai pas osé, papa.
(C’est peut-être pourquoi nous nous sommes retrouvés corps contre corps ? Dans l’illusion que nous pleurerons un jour ensemble notre histoire sanglante commune ?)

L’odeur sucrée dans la chambre des enfants.
Je suis assise là, dans le noir, au pied du lit de David.
Se calmer.
»


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !

mardi 27 novembre 2007

Une brève histoire des morts, Kevin Brockmeier, 2/5

Le livre de ce mois de décembre, c'est une Une brève histoire des morts (The Brief History of the Dead) de Kevin Brockmeier. C'était une des lectures de la rentrée littéraire de la librairie. En voici quelques mots sur le blog littéraire l'Attrape-Coeurs.

Que devient-on après la mort ou, plus exactement, juste après la mort ? Kevin Brockmeier construit son roman autour de cette question en s'inspirant d'une légende africaine. Des gens affluent dans une ville sans nom, ni lieu. Ils se déplacent, discutent, travaillent, aiment mais leur cœur ne bat plus. Ce sont des morts vivants, au sens de la légende africaine. Certains morts sont dans la cité depuis plusieurs dizaines d'années et il arrive que des parents se retrouvent. Les nouveaux venus sont accueillis. Désorientés, ils ont un souvenir plus ou moins précis de leur "traversée". Tous rapportent les battements sourds d'un cœur immense. Puis, petit à petit, la vie s'organise comme avant. Si des morts arrivent, d'autres disparaissent mystérieusement. Les habitants s'interrogent et, en attendant, vaquent à leurs occupations. Mais après un mouvement dit d'"évacuation", lorsqu'un flux continu de morts arrive dans la ville, tous comprennent que quelque chose ne va pas dans le monde des vivants. Les citadins intrigués s'enquièrent auprès des nouveaux venus.

Le récit de la cité des morts alterne avec un autre récit, celui de Laura Byrd. On découvre cette jeune trentenaire au milieu de l'Antarctique. Dans la station de survie qui l'abrite toutes les communications avec l'extérieur sont coupées. Ses deux collègues sont partis en quête de matériel la laissant seule avec ses souvenirs. A bout d'énergie et de nourriture, elle se lance à leur suite à travers l'Antarctique. Au cours de son périple, embrumée de souvenirs, elle reconstitue le fil des évènements qui se sont déroulés en son absence.

Le roman exerce une indéniable attraction, une forme de séduction mais il laisse tout de même perplexe. Certes le monde des morts ne laisse pas de fasciner. Il y a quelque chose de singulier, d'onirique dans cette ville. Une atmosphère particulière s'en dégage. Peut-être du fait qu'il ne semble pas exister de réelles contraintes économique ou autre. Tout se passe comme si la ville pourvoyait à tout. Certains morts reproduisent ce qu'ils ont vécus par le passé, d'autres changent de vie. La mort leur offre une seconde chance. La cité se dilate et se rétracte au rythme des flux migratoires. Des habitants croient toujours entendre les battements sourds d'un cœur. La ville pulse, vivante, organique. Des morts disparaissent de façon inexplicable. Tous comprennent que la cité n'est finalement qu'une antichambre : "La vérité nue, c'était qu'aucun ne savait ce qu'il adviendrait d'eux après que leur temps dans la cité aurait touché à leur terme, et le seul fait d'être mort sans avoir rencontré son Dieu n'était pas une raison suffisante pour en conclure qu'on ne le rencontrerait jamais." Certains passages suscitent l'étonnement, voire l'incrédulité, par exemple lorsqu'un personnage entreprend le décompte des gens qu'il a connu au cours de son existence. D'autres sont teintés de poésie comme la scène du ballon rouge qui s'échappe ou les récits surréalistes de "traversés". De même le récit de la première expédition de Laura à travers l'Antarctique, qui s'inspire du récit de Apsley Cherry-Guarrard Le pire voyage de la terre, ne laisse pas indifférent.

Malgré tout, il se dégage du récit un sentiment de maladresse. Les nombreux thèmes abordés, et non des moindres, sont traités de façon superficielle : écologie, terrorisme, religion, capitalisme, amour, amitié, vie de couple,... tout y passe ou presque. On a beaucoup de mal à relier les thèmes entre eux et c'est au lecteur qu'il revient de faire le tri. De même les personnages, nombreux, ne sont pas très soignés. Pour certains, on ne les reconnait pas d'un chapitre à l'autre, par exemple Minny Rings. Et puis, le récit se perd en digressions dont on ne perçoit pas toujours l'intérêt, ni le sens. Il confine parfois à l'ésotérisme. On en vient à se demander si l'on a toutes les clés de lecture. Passons également les réflexions existentielles qui surgissent dans le cours du récit. Enfin, au-delà de la traduction, un style laborieux alimente la sensation de confusion créé par la surabondance des thèmes et des personnages. De fait, malgré quelques passages d'intérêt, a aucun moment on a le sentiment d'être en présence d'un objet littéraire (1). Peut-être manque-t-il quelque chose de l'ordre de la cohérence, de l'unité, du projet car on se demande bien où l'auteur veut en venir. Il n'y a guère que la poésie qui se suffise à elle-même. Assurément ce n'est pas le propos du livre. D'où à mesure que l'on avance dans le récit un sentiment désagréable et grandissant de perdre son temps. Pour ma part, à chaque fois que je referme un livre j'ai tendance à me demander ce qu'il m'a apporté, ce qu'il m'a appris ou, à tout le moins, s'il était bien écrit. Cela étant dit je reste persuadé que ce roman rencontrera son public.

Au final, le livre est peut-être davantage un roman sur la mémoire, le souvenir que sur la vie après la mort. Que peut-on dire de pertinent de la vie après la mort ? Ce thème est-il seulement un sujet valable pour un roman ? Kevin Brockmeier décrit la vie juste après la mort, la vie des morts vivants pour reprendre les termes la légende africaine. De là vient le titre du roman et cette brève histoire n'est finalement qu'une longue parabole qui nous dit que les morts n'existent qu'au travers du souvenir des vivants.

Pour conclure, signalons sur le site de l'éditeur une page consacrée à Une brève histoire des morts. On y trouve entre autres une carte interactive de la ville des morts avec un compteur indiquant en "temps réel" le nombre des habitants. Il est possible de localiser sur la carte les personnages ainsi que l'auteur. Pour chaque personnage, on peut afficher une fiche signalétique. Sur le site on apprend également que le prénom de l'héroïne, Laura Byrd, s'inspire du prénom de l'héroïne de la série La petite maison dans la prairie, Laura Ingalls Wilder. Mentionnons également le Reading Group Guide ou Guide du Groupe de Lecture du livre que l'on peut imprimer et qui peut aider à y voir plus claire.

(1) L'expression est un peu pompeuse mais je n'en trouve pas d'autre.

Voici quelques liens pour découvrir ce qu'en dise d'autres lecteurs (les pages s'afficheront dans une autre fenêtre) :
Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !

mercredi 7 novembre 2007

Cochon d'Allemand, Knud Romer, 4,5/5

Couverture de Cochon d'Allemand - Knud RomerNotre lecture de ce premier mardi soir de novembre était Cochon d'Allemand de Knud Romer. Pour se remettre dans l'ambiance après l'odyssée mexicaine, rien de mieux que du Champagne (merci Erika ! merci Gilles !), du vin, du saucisson et de la mousse au chocolat (merci Colette !), un bon livre et les amis de la librairie. Ce soir là nous n'étions que trois à avoir aimé le roman. En voici quelques mots sur le blog l'Attrape-Coeurs.

En participant aux lectures et en lisant Comment parler des livres que l'on a pas lu, j'ai bien compris que tout pronostic quand à l'accueil d'un livre est vain, illusoire. C'est la raison pour laquelle discuter d'un livre est si passionnant. A chaque fois c'est l'inconnu ; à chaque fois le charme opère. Je comprends tout à fait que Cochon d'Allemand ne plaise pas. Comme le dit si justement Sylvie, c'est un livre qu'elle ne conseillerait pas à tout le monde. C'est apparemment souvent le cas des textes publiés par l'éditeur Les Allusifs (joli nom pour des textes courts et jolis livres). Pour ma part, il est aussi intéressant d'essayer de comprendre pourquoi un livre (m')a plu que pourquoi il (m')a déplu. Comme il l'a été remarqué pendant la soirée, les raisons pour lesquels le livre a plu à certains sont les mêmes que celles pour lesquelles il a déplu à d'autres. Nous avons bien tous lu le même livre ! Disons que cette fois j'ai eu la chance d'être du bon côté car j'ai trouvé le roman très bon. (Pour Milena Agus et son Mal de pierre, ce n'était malheureusement pas le cas. Et je m'en veux encore un peu de ne pas avoir aimé l'histoire de cette femme et de son rescapé qui embrassaient leurs sourires en se promenant. Un livre à relire plus tard.)

Après Un Secret aux accents de tragédie grec, après Histoire d'une vie sur la mémoire, celle du corps, que pouvait réserver ce Cochon d'Allemand, autre témoignage, autre visage de la seconde guerre mondiale ? Simplement raconter la vie saccagée d'un enfant, Knud, dont on oublierait presque qu'il est né au Danemark et dont le seul crime est d'avoir une mère allemande, et belle qui plus est. Double crime, double peine. Sa mère s'est expatriée peu après la guerre pour un travail dans une usine de betteraves, travail obtenu du fait de son passé de résistante au nazisme. C'est là, dans la petite de ville de Nikobing, Danemark, qu'elle fera sa vie. Knud Romer décrit : "Nykobing Falster est une ville si petite qu'elle se termine avant même d'avoir commencé. Quand on est dedans, on ne peut pas en sortir, et quand on est dehors, on ne peut pas y entrer. Dans les deux cas, on se trouve du mauvais côté (...). C'est à cet endroit que je naquis en 1960, et c'était la plus sûr façon de ne pas exister du tout." A Nikobing donc, la familles est humiliée, harcelée, victime d'un amalgame entre "allemand" et "nazi", ce qui ne manque pas d'une cruelle ironie. Une histoire de la bêtise ordinaire.

Dès le début du récit, je me suis laissé emporter par l'histoire de cette famille, par cette écriture fluide et inventive. Knud Romer dépeint une famille pleine de travers peuplée de personnages haut en couleur plus excentriques et plus abîmés les uns que les autres. Le récit est triste, certes, et un malheur éclate de temps à autre, mais peut-être pas plus que dans d'autres familles à cette époque. Le malheur est partout pendant la guerre. De fait l'imagination de l'enfant prend le relai et peuple le quotidien, le redessine. Des images comiques prennent forme dans un contexte tragique, une façon de tourner le réel en dérision, de le rendre supportable. Le merveilleux surgit à tout moment et parfois il est inquiétant. Le petit Knud s'envole. Et puis il y a aussi les livres et la radio (naissance de la vocation pour le marketing ?)  : "Jamais je n'avais entendu rien d'aussi beau, d'aussi irrésistible. Il y avait de la musique, de la publicité, des jingles, des effets sonores, des gens qui téléphonaient d'Amsterdam et de Dusseldorf ; le D.J., Rob Jones, parlait si vite qu'on pouvait à peine le suivre, sans toutefois rien perdre de son charme ni de son élégance lorsqu'il annonçait le tube suivant. En écoutant des groupes tels que Sweet, Slade, Wings, Queens, Sparks, je me disais : ce n'est pas vrai ! Mais c'était vrai : j'avais réussi à me sauver du dix-neuvième siècle pour rejoindre enfin l'année 1974." Un temps donc le tragique est tenu à distance du récit ou du moins est-il contenu, apprivoisé. Les freux menaçants se tiennent à distance dans l'arbre.

Knud est donc né en 1960. On n'en revient pas. On est abasourdi. On ne se fait pas à cette idée. On s'imaginerait bien plutôt au juste au lendemain de la guerre tant la haine est féroce, palpable. Pour Knud et sa mère la guerre continue, implacable : "Nous vivions dans un état de siège permanent." Le jeune Knud subit l'ostracisme de plein fouet et au petit jeu de la haine tout le monde a sa place à Nikobing. Professeurs et prêtres ne sont pas en reste : "(...) les matières les plus importantes étaient l'amour de la patrie et la haine des Allemands." Alors la haine, Knud  tente de la tromper, de la déjouer. Elle le rattrape toujours, parfois au moment où il s'y attend le moins. La honte et la frustration qu'il éprouve, tout cela il l'enfouis au fond de lui. Sa rage, il la ravale. Mais que peut-il pour sa mère ? Que peut-il pour la protéger de la bêtise aveugle qui frappe même les handicapés ? Que peut-il pour cette femme meurtrie à jamais ? Rien. Le jeune Knud, résigné, désapprouve et redoute les éclats, les affronts insensés de sa mère qu'il sait venir. Il endure tout par amour pour cette femme magnifique qui boit la Vodka au goulot et fume des cigarillos sur fond musique classique. "Pendant que je mangeais, mère restait à mes côtés avec un cigarillo et une bière ; elle semblait crispée, nerveuse et presque toujours triste. Elle ne tenait que par sa seule volonté, alors elle se refermait sur elle-même et serrait les poings. Ils ressemblaient à des grenades, les nœuds luisaient, blancs. J'aurais donné ma vie pour la rendre heureuse, je prenais sa main et je la caressais, je lui racontais ma journée."

A cette femme, rien ne lui aura été épargné et, dans sa rage à elle, elle rendra coup pour coup. A n'importe quel prix. Son mari maniaque et impassible, bien que parfois ébranlé, choisira toujours sa femme. Il lui en coûtera ses amis, sa famille, bref sa vie sociale. "Nous vivions dans la solitude, séparés du monde entier, mes parents n'avaient pas d'amis, pas de connaissances, ne fréquentaient personne. A la place des grands-parents il y avait un vide, et quant à mes oncles, tantes, cousins et cousines, curieusement ils ne faisaient pas parti de la famille."

Le récit avance et Knud Romer le distille le tragique à petites lampées comme boit sa mère dont le regard parfois se voile, habité par une étrangère. Il rassemble morceau par morceau de l'histoire de sa famille en un récit construit, maîtrisé. Les petits travers, les histoires de famille, les drames enflent à n'en plus finir jusqu'à crever le récit, insupportables. L'écriture, elle, reste pleine de retenue : "Ce fut à cette occasion que l'abcès creva, et des accusations et des plaintes déferlèrent : grand-mère n'aurait jamais aimé son papa qu'elle aurait épousé uniquement à cause de l'argent ; Hilde serait (...) la fille de Heinrich Voll tendrement aimé, tandis qu'elle-même n'était que la (...) fille de papa Schneider aimé bien moins tendrement ; mère lui aurait volé tous ses prétendants et gâché sa vie ! Eva hurlait, hystérique, elle était au bord d'une crise de nerfs ; les autres n'eurent donc que les huit pour cent auxquels elles avaient droit, pas un de plus. Mère laissa sa part à grand-mère et jura de se venger." Puis vient le récit de l'horreur, celle qui hante la mère : "Harro Schulze-Boysen monta sur l'estrade et jeta un regard plein de mépris sur l'assistance, puis le rideau fut tiré. L'homme au chapeau noir sortit de la cellule - l'espace d'une seconde on vit le corps gigoter -, puis le rideau retomba." Enfin celui du désespoir : "J'eus le vertige, rien ne servait à rien, tout était toujours gâché. A jamais."

Le texte se lit facilement, rapidement, trop rapidement peut-être. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire tant le récit est riche et sa construction travaillée, complexe. C'est le parti pris de l'auteur. La complexité est également psychologique. Une question notamment traverse tout le roman que l'auteur aborde à petites touches, de façon allusive justement : Pourquoi sa mère ne s'est-elle jamais défendue des accusations, ne serait-ce que pour protéger son fils ? Elle avait les moyens de prouver qui elle était. Savait-elle à quel point son fils lui aussi était meurtri et parfois par sa faute à elle ? Fierté, voire orgueil, revanche inconsciente d'une vie gâchée sur un fils et un mari, folie ? Peut-être tout cela à la fois. Cette question est inextricable (elle a été soulevée au cours de notre discussion). Il n'y avait pas de meilleur moyen de l'aborder.

Knud Romer cultive l'ambiguïté en un récit étrange, complexe, humain. Son écriture est précise, pleine de retenue, de sang-froid ai-je envi de dire. Il règle froidement ses comptes avec son passé dans un témoignage précieux et donne un autre visage à la guerre. Son récit est une bombe lâchée sur Nikobing, de celles qui provoquent des réactions en chaîne. Il va réveiller de très mauvais souvenirs là-bas et ailleurs. Surtout, gardons-nous de tout amalgame : partout des gens ont été capables de discernement.


Extrait :

"Il s'arrêta, me toisa, me qualifia, comme à l'accoutumée, de "cochon d'Allemand", et éclata de rire ; les autres se joignirent à lui. Je fis mine de vouloir m'en aller ; il me fit savoir que je devais lui demander la permission. J'acquiesçais de la tête, me soulevais avec précaution sur mes coudes, et avant qu'il n'ai eu le temps de réagir, je soufflai dans sa bouche ouverte. Ses yeux se mirent à clignoter, ses bras s'agitèrent, son visage se décomposa. Une fumée monta des oreilles, puis tête tomba et roula par terre. Les spectateurs s'enfuirent en hurlant, je secouais la neige de mon manteau, ramassai la rave et rentrai. Je construisis devant la maison un bonhomme de neige et plaçai la rave dessus, cette vue me rendis heureux ; puis je fis une boule de neige que je tassais jusqu'à ce qu'elle eût la dureté d'une pierre."


Ce point de vue sur le texte est éminemment subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les commentaires !

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