
Sur le
blog littéraire Attrape-Cœurs,
retrouvez quelques extraits d'une belle interview sur le travail éditorial de
Sabine Wespieser. L’interview dont il est question a été
publiée sur le site web du
Figaro le 30 juin sous le titre
Sabine Wespieser, la petite qui voit
grand. Vous pourrez également trouver dans ce billet quelques
suggestions de lecture ou de relecture pour cet été.
La première fois j'ai tenu un livre de
Sabine Wespieser
c'était à la
librairie
des Abbesses. Marie-Rose, la libraire, me l'avait mis entre
les mains. Elle ne tarissait pas d'éloge sur
Terre des
oublis de
Duong Thu Huong. C'était un beau livre
épais et lourd. Puis, ce fut à la librairie
L'Attrape-Cœurs avec
Le canapé
rouge de
Michèle Lesbre. A l'époque, le roman
était en lisse pour le
Goncourt. Enfin, c'était à l'occasion
de la sortie du roman de
Michal Govrin,
Sur le
vif et de la rencontre avec l'auteur à la librairie
L'Attrape-Cœurs toujours.
Mais revenons à l'interview du
Figaro. Elle est intéressante
car elle nous éclaire sur le travail de l'éditeur. Voici ce que j’en
retiens :
« Ce qui nous lie Actes Sud et moi,
c'est la valorisation de l'objet livre, mais aussi certains auteurs (...).
»
Dans
le
billet consacré à Sur le vif, j'avais souligné un
rapport particulier au livre de
Sabine Wespieser, au livre en
tant qu'objet que l'on manipule au cours de la lecture.
« Mon modèle dans l'édition, c'est le malthusianisme des
éditions de Minuit : même nombre d'auteurs depuis
des années, même nombre de salariés et une rigueur dans le nombre de titres
parus par an. »
Lorsque j'étais étudiant j'avais une affection particulière les
éditions de Minuit - très joli nom au demeurant.
Pas évident comme lecture mais j'y retournais à chaque fois avec une joie et
une sensation étrange comme pour une expérience extrême. A chaque fois je me
demandais ce qui allait m'arriver. Ce fut
Becket,
La dernière bande au lycée en première. Puis
Alain Robbe-Grillet avec
Djinn et
Projet pour une révolution à New York (ce ne sont pas
ses meilleurs textes qu'il me reste à découvrir) et son brillant essai
Pour un nouveau roman. Révolutionnaire ! Ce fut
également le petit opus de
Marguerite Duras au nom troublant
de
Moderato cantabile. Inoubliable également
Michel Butor,
La modification,
L'emploi du temps. J'en oublie et de meilleurs mais
ceux-là suffisent. L'esprit est là tout entier : l'aventure éditoriale, l'avant
garde. Le dernier livre que j'ai lu chez l'éditeur c'était
Comment
parler des livres que l'on n'a pas lus de
Pierre
Bayard. Très stimulant - si l'on en fait bon usage - et bon
esprit.
« Je vais vous répondre de manière mégalomaniaque en disant que ce sont mes
choix, ma personnalité, qui créent la cohérence du catalogue. »
Bravo ! Trois fois bravo ! Rien de mieux pour la cohérence de la ligne
éditoriale que la personnalité de l'éditeur. "
Qui m'aime me suive !"
Que l’éditeur fasse ses choix en fonction de ses goûts et affinités sincères
plutôt qu’en fonction de ce qu'il s'imagine être le goût du lectorat, voilà qui
est parfait. Pour ma part, on touche là fondamentalement au travail de
l’éditeur et qui le distingue des entreprises de marketing : éduquer le goût
des lecteurs plutôt que de le flatter, voir de le pervertir. "Le bon sens est
la chose au monde la mieux partagée." Malgré toute l’ambiguïté de cette phrase,
quelque part je crois en cette idée. Je reste convaincu que tout un chacun est
à même de faire la part des choses, moyennant quelques efforts et pourvu que
l'on cesse d'assommer les gens à grands coups d'opérations marketing et de
communication.
« Quant à mes goûts, eh bien, j'aime quand la littérature résulte de cet
exercice périlleux qui consiste à conjuguer forme et sens. Je ne publierai
jamais des textes complètement expérimentaux, parce que je ne m'y sens pas très
à l'aise, ni uniquement des belles histoires parce que j'aime qu'on me les
raconte. »
Pour la dimension expérimentale des textes, voilà qui distingue clairement
Sabine Wespieser Editeur des
éditions de
Minuit par exemple. Quoique l'éditeur fasse référence à des textes
"complètement expérimentaux". En effet, dans
Sur le
vif, il y a quelque chose d'expérimental dans la construction et
dans la narration même si au final la forme romanesque ne s'en trouve pas
complètement révolutionnée. Il reste cette sensation de lire un beau
roman.
« J'aime quand la littérature est une fenêtre ouverte sur le monde. J'ai
plus compris du Vietnam contemporain en lisant Duong Thu
Huong que Le Monde
diplomatique. »
Oui, la littérature - si l'on met de côté les aspects expérimentaux qui selon
moi ne sont pas une fin première mais sont soumis et participent aussi à leur
manière de la compréhension du monde - c'est poser un regard
pertinent
sur le monde et faire revivre des sensations, des situations, voire une culture
- tout dépend du génie de d'écrivain -, en rendre toute l'épaisseur, la
complexité, enfin la partager.
Pour connaître le Viet Nam d’aujourd’hui, on pourra également lire
A nos vingt ans de
Nguyên Huy Thiêp.
Ce n’est pas le meilleur livre de l’auteur - la fin est un peu décevante - mais
vous ne pourrez pas dire que vous n’êtes pas Viet Nam. Ce roman a été traduit
dans plusieurs pays mais reste interdit à la publication au Viet Nam.
Conséquence logique, l'édition en Vietnamien est gratuite et se trouve sur le
web… [Pour être précis, cela était vrai il y a un peu moins de deux ans. Mais
le web fait bouger beaucoup de choses et ce n'est peut-être plus vrai
aujourd'hui. A voir.]
« Selon moi, un livre n'est pas une tour d'ivoire, il doit être en prise
directe avec le réel. »
Ce point de vue est compréhensible et découle de ce qui précède. C’est la
vision de l'éditeur, son parti pris éditorial. En lisant
Lao
She,
Gens de pékin ou
Le
pousse-pousse, par exemple, on est en prise directe avec la
réalité de la culture chinoise au début du siècle précédent. L’écriture de
Lao She nous prend au ventre ; nous saute à la gorge. Nous
l’éprouvons physiquement.
Toutefois, j'apporterais une nuance. En effet, il y a peut-être différentes
façons d’être en prise avec le réel, des façons plus expérimentales. Pour
poursuivre avec la littérature chinoise, on peut prendre à titre d’exemple le
travail de
Gao Xingjian (prix
Nobel de
littérature 2000) dans
La montagne de l’âme.
Vous en apprendrez beaucoup sur la Chine bien que l’écriture puisse vous
déconcerter. Le réel se saisit parfois mieux de façon indirecte, détournée.
Tout comme Ulysse aux mille expédients, l’écrivain doit parfois user de ruse
pour approcher le réel, le débusquer, le déloger. Ainsi dans
Le
rivage des Syrtes,
Julien Gracq peut-il donner
l’impression d’écrire depuis une tour d’ivoire. Pourtant son texte ne manque
pas de pertinence. Il est même d'actualité. N’oublions pas que ce qui a été
expérimental à une époque est aujourd’hui en partie devenu la norme, même en
littérature.
En revanche, ce qui est très horripilent, et c’est sans doute là où
Sabine Wespieser veut en venir, ce sont ces auteurs qui n’ont
rien à dire, rien à montrer, qui n’ont pas d'adhérence au monde, à la réalité
et qui dans un exercice vain de solipsisme s’épuisent à décrire un monde au
mieux factice. Aussi, je partage fondamentalement l’opinion de
Sabine
Wespieser. Si un texte n’a rien à nous dire, n’a rien à nous apprendre
sur le monde, s’il n’est pas pertinent alors posons la question : Qu’est-ce
c’est que ce texte ? Quelle est sa place ? Quelle est sa signification ? Quel
est sa valeur ?
« Pour les hommes d'affaires, c'est difficile de comprendre que je ne me
suis pas payée pendant quatre ans, que l'édition est pour moi un mode de vie,
que je préfère publier peu, que je n'ai pas l'intention de renoncer à mon
papier qui est le plus cher du marché. »
L'édition comme un mode de vie ! (Non comme un business.) La
littérature comme fin en soi.
Le papier enfin. Qui a lu un
gros livre de
Sabine Wespieser Editeur en connaît la valeur et
l’importance.
« Les années suivantes, le succès est allé crescendo : le prix des
lectrices de Elle pour
Duong Thu Huong, le prix Femina
étranger pour Nuala
O'Faolain, la reconnaissance de Michèle
Lesbre dans la sélection du
Goncourt. Je me reconnais totalement dans les
livres de ces trois femmes. »
Et oui, pour ceux que ne l’auraient pas compris,
Sabine
Wespieser est un éditeur aux goûts et à la ligne éditoriale plutôt
féminine.
Voilà,
encore une fois bravo à
Sabine Wespieser pour son travail. C'est une belle interview
qui nous en apprend beaucoup à nous, lecteurs, sur le métier d'éditeur. Sans
nier la réalité économique, je ne peux m'empêcher de mettre en perspective
cette interview avec celle des
Editions XO qui date de
quelques mois.
On
ne le répétera jamais assez :
il y se trouvera toujours des gens
passionnés.
Bravo au
Figaro pour sa capacité à produire de telles
interviews en toute impartialité. A chacun de se forger son opinion.
Ce point de vue sur le texte est éminemment
subjectif et n'engage que son auteur. Si vous voulez réagir à ce billet, donner
votre sentiment sur le récit, porter un regard différent sur le texte, raconter
une anecdote sur l'auteur ou autre, la discussion continue avec les
commentaires.